CINQ BRANCHES DE COTON NOIR (Cuzor/Sente)

BD. Mai 1944. Lincoln, Aaron et Tom rêvaient d’aider à vaincre le nazisme et à libérer l’Europe. Ils s’étaient engagés pour cela. Mais ils sont noirs et l’état major américain les cantonne sur une base secondaire, loin des combats, en Angleterre. Alors quand Lincoln entend parler d’un bataillon entier de chars qui va être constitué exclusivement de soldats noirs, il écrit à sa sœur pour qu’elle demande à son professeur, M. Clarke, de faire jouer ses connaissances pour les aider à l’intégrer…Mais sa sœur a mieux pour ses envies d’exploits ! Elle est tombée par hasard sur le journal intime d’Angela Brown, qui travaillait pour Betsy Ross, la couturière personnelle de George Washington. Brown y raconte qu’elle a cousu, en mémoire de son frère tué par un contre-maître blanc, une étoile noire sous l’une des 13 étoiles banches de la première bannière étoilée de la future nation américaine que Washington avait demandé à sa couturière de confectionner pour la déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776. Aidée de M. Clarke et de son ami sénateur, elle parvient à faire nommer les 3 copains à la MFAA, une section de l’armée alliée qui s’occupe de la recherche des œuvres d’art volées par les nazis. Leur mission: retrouver le fameux drapeau et le livrer en mains propres au président Roosevelt pour faire avancer la cause des noirs dans leur pays…
Elle est belle cette histoire d’étoile noire cousue sous l’une des étoiles blanches du premier drapeau américain. Tellement belle que l’on aurait aimé qu’elle soit vraie. Malheureusement, elle a été inventée par Yves Sente pour les besoins de son scénario. Une idée magistrale qui lui permet en tout cas de créer un lien narratif entre 1776 et les prémices de l’Amérique et le présent de narration: la fin de la seconde guerre mondiale. Un lien narratif puisque le récit fait des allers et retours entre les 2 époques. Mais aussi un lien politique qui lui permet de démontrer qu’en presque 2 siècles, entre la société encore esclavagiste des colonies britanniques d’Amérique et 1944, la situation des noirs n’a que peu évolué. Certes, l’esclavage a été aboli mais la ségrégation est encore de mise dans les états du sud. D’ailleurs, Roosevelt, quelques années auparavant, a refusé de recevoir le héros Jesse Owens à la maison blanche à son retour des jeux olympiques de Berlin pour ne pas choquer ces états du sud…Et alors que la guerre fait rage, les « niggers » sont méprisés par les soldats blancs et cantonnés à des missions mineures, loin des combats et des photographes…Voilà pourquoi les 3 copains aimeraient démontrer, par des actes de bravoure, que les noirs font partie du pays, au même titre que les blancs. Et pourquoi Johanna, la sœur de Lincoln, veut continuer le combat de ses parents au sein de la NAACP pour faire avancer les droits des noirs et mettre fin à la ségrégation.
Yves Sente a ici trouvé la forme idéale, entre récit de guerre et bd engagée, divertissement et politique, pour rendre hommage et raconter le véritable combat que menèrent (mais quand on voit les violences policières qui ont encore récemment eu lieu envers les afro-américains ou la prise de position de Trump, entre autres…, contre le choix de faire figurer le visage de l’icône anti-esclavagiste Harriet Tubman sur les billets de 20 dollars, on devrait certainement plutôt utiliser le présent…) les noirs pour voir leurs droits être enfin reconnus. Un très bon récit, entre le Monuments Men de George Clooney et la bd Wake Up America de Lewis, Ayden et Powell (chez Rue de Sèvres, très recommandée), rythmé et très réaliste, superbement mis en images par Cuzor (son encrage est simplement incroyable), aussi à l’aise pour rendre la violence des combats que l’abattement sur le visage d’une jeune femme qui vient de perdre son frère. Un nouveau très bon cru pour la collection Aire libre.

(Récit complet – Aire libre)