EX ABRUPTO (Larcenet)

BD. Vous avez envie de découvrir une autre facette de Manu Larcenet ? Alors c’est du côté des Rêveurs qu’il faut aller regarder. Car cette petite maison d’éditions (qui sort aussi des livres d’autres auteurs, bien sûr, comme le Jorge Luis Borges de Lucas Nine, tout récemment paru), que l’auteur a créé avec Nicolas Lebedel en 1997, lui sert en quelque sorte de laboratoire. « Chez lui », sans la pression d’un gros éditeur, il peut tranquillement expérimenter de nouvelles voies narratives. Tester de nouvelles techniques graphiques. Bref, laisser libre court à toutes ses envies artistiques. Des essais qui nourrissent (sa façon de dessiner son père tel un oiseau malingre sur son lit d’hôpital dans Blast vient par exemple d’Ex Abrupto…) ses œuvres plus « classiques » et davantage connues du grand public, comme Le combat ordinaire ou Blast. C’est le cas d’Ex Abrupto, initialement paru en 2005, que les Rêveurs ressortent ici dans une magnifique édition, cartonnée cette fois, avec une nouvelle couverture et augmentée d’un prologue de 30 pages (auparavant seulement accessible dans une version spéciale du récit éditée par la librairie Expérience à Lyon). Un récit étrange et très noir, en grande partie autobiographique, réalisé alors que Larcenet était en train de dessiner Le combat ordinaire, avec lequel Ex Abrupto a beaucoup de points communs thématiques: la maladie, la mort d’un proche, l’Art comme échappatoire, la relation père/fils…Mais que Larcenet traite complètement différemment ici. Que ce soit d’un point de vue graphique (l’auteur propose un trait direct, sans crayonnés préparatoires, seulement rehaussé de parties hachurées et de quelques aplats de noir ici ou là) que narratif (grand format à l’italienne, Ex Abrupto propose, à raison d’une ou deux cases par page, une lecture horizontale). Complètement muet, ce récit animalier met en fait un coup de projecteur sur un moment particulier de la vie d’un jeune cochon sur près de 300 pages: celui où il est confronté à la fin de vie de son père. Et on le suit affrontant comme il le peut cette épreuve (effrayé par ce qui est en train de se passer, il ne sait ni comment ni quoi faire pour aider son père qui souffre) qui engendre, chez lui, un tiraillement entre ses propres aspirations (il aime dessiner. L’Art l’aide à exprimer ce qu’il ressent) et ce qui le rattache encore au monde de son père (ce travail oppressant et rigide qui a tué son père à petit feu, symbolisé par ce gardien hippopotame brutal et autoritaire, à la ville, entre toutes ces cheminées qui ne cessent de cracher des fumées noires), en proie à d’étranges rêves qui ont trait à son père et à sa maladie quand il essaie de dormir. Un récit initiatique (qui nous parle de deuil donc mis aussi de la nécessité d’écouter ses aspirations pour trouver sa propre voie), qu’il faut relire plusieurs fois pour en comprendre tout le sens, qui tient autant de la catharsis que de l’expérimentation pour Manu Larcenet. Très personnel et singulier, vraiment à part dans l’œuvre de l’auteur. Et donc incontournable.

(Récit complet – Les Rêveurs)

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