ET J’ABATTRAI L’ARROGANCE DES TYRANS (Albecker)

ROMAN. Un premier roman est souvent particulier. Rempli de l’impatience de son auteur, gorgé de sa colère, (parfois trop) plein de ce qu’il ou elle a sur le cœur depuis tant de temps et qui sort, et même jaillit, enfin. Il possède la plupart du temps une sincérité, une urgence, une violence que ses successeurs n’ont pas. Et j’abattrai l’arrogance des tyrans est ce genre de premier roman.
Marie-Fleur Albecker, qui y a donc visiblement mis beaucoup d’elle-même, raconte ici l’histoire d’une révolte qui a réellement eu lieu. Celle de paysans anglais de l’Essex qui se sont rebellés en 1381 pour protester contre les impôts toujours plus élevés décidés par les conseillers du roi pour financer la guerre contre les français dont ils ne comprennent pas grand chose. Une révolte menée par John Ball, le prêtre qui défend le peuple contre les injustices et Wat Tyler, un couvreur, que Johanna oblige son mari William à rejoindre. Car si tout ce beau monde veut monter à Londres pour parler de justice avec Richard II, roi de 14 ans, il serait bien qu’il soit aussi question du traitement réservé aux femmes et d’égalité entre les sexes. Elle compte bien faire en sorte que ce soit le cas !
Marie-Fleur Albecker fait partie de cette nouvelle génération de féministes qui entend bien régler leur compte (et il y a du travail…) aux machos et misogynes de tous poils, les « historiques » (Platon, certains des apôtres ayant commis les évangiles…) en tête (« cantinières ou infirmières, on n’en sort pas ») pour qu’enfin les mentalités changent mais elle n’en oublie pas les autres opprimés : paysans, rustauds, ouvriers qui ont toujours eu à se battre pour obliger seigneurs, gouvernants et pdgs à lâcher (un peu de) leurs privilèges (« nos ennemis, ce sont ceux qui accaparent les richesses que nous produisons, les exploiteurs, ceux qui nous dominent pour leur seul profit sans aucun droit autre que leur seule force »).
Il fallait une langue libre pour raconter ce combat pour la justice, ce véritable appel à la révolution. Une langue sans carcans ni barrières, capable de tout : de mêler beauté et crudité (elle peut, par exemple, utiliser « entuber » et « irréfragable » dans une même phrase…), de juxtaposer descriptions historiques et digressions décalées (le narrateur, que l’on sent très proche de l’auteure, fait régulièrement des commentaires sur son propre récit : « ici, il faut préciser cette métaphore du mur de merde » ou « c’est alors, chers lecteurs, qu’il faut évoquer ces petits détails peu ragoûtants de l’Histoire »), et de provoquer aussi. Cela donne ce récit, relativement court (180 pages) mais acéré comme il faut. Plein de vie et de rage mais drôle aussi, il peut surprendre à tout moment (« chouchous, saucisses, merguez » lancent les habitants de Black Heath aux manifestants qui traversent leur village) avec son penchant pour le décalage et l’anachronisme. Lucide (à la fin des révoltes, les tyrans sont souvent remplacés par d’autres tyrans et rien ne change vraiment) mais qui garde la foi car à force d’essayer, on réussira bien à le changer ce monde…Un premier roman tranchant (normal, me direz-vous puisqu’il coupe des têtes…) et une auteure à suivre !

(Roman – Aux Forges de Vulcain)

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