CONGO 1905. Le rapport Brazza (Bailly/Thil)

BD. Paris, février 1905. Le gouvernement est sur la sellette. Alors que l’Acte de Berlin de 1885 (qui avait vu les grandes puissances se partager les derniers territoires « libres ») va être incessamment rediscuté, la presse se fait l’écho de scandales dans les colonies. Indigènes tués un bâton de dynamite enfoncé dans le rectum, femmes prises en otage pour obliger leurs maris à travailler pour les compagnies, exécutions sommaires : ces rumeurs voudraient faire croire que la France gère ses colonies de façon aussi barbare que Léopold au Congo belge. Clémentel, le ministre des colonies, s’empresse donc de nommer Pierre de Brazza, ancien commissaire général du Congo français (il avait été écarté car il était opposé au développement des compagnies concessionnaires dans les colonies) et, surtout, figure d’une colonisation humaniste (on le surnomme même « l’ami des noirs ») à la tête d’une mission chargée de se rendre sur place et d’y enquêter pour démontrer que si des exactions ont pu avoir lieu, elles n’ont été le fait que d’actes individuels isolés. Sauf que quand Brazza arrive sur place avec ses collaborateurs, il se rend compte que la situation est pire que ce qu’il avait imaginé : non seulement enlèvements, meurtres et mensonges envers les indigènes sont avérés mais, en plus, ils sont généralisés, souvent avec le concours de l’Administration locale française qui collabore avec les compagnies pour améliorer leur rendement…Des constatations que Brazza fait rapidement remonter et qui coïncident, bizarrement, avec des accidents (la case de l’un de ses collaborateurs qui prend feu, par exemple) et autres gênes qui entravent le déroulement de son enquête…Ce qui ne l’empêchera pas d’aller au bout de son rapport, terrifiant et accusateur.
Ce rapport, on l’a cru disparu à jamais. Détruit, certainement, parce que trop gênant. Enterré par l’état, il avait été quasiment oublié. Jusqu’à ce qu’une historienne, Catherine Coquery-Vidrovitch, ne tombe dessus et ne le fasse revivre, d’abord grâce à un éditeur, Dominique Bellec (qui le fait paraître en 2014 aux Editions Le Passager Clandestin), puis grâce à Thil et Bailly qui racontent son histoire dans ce Congo 1905. Un récit, uniquement basé sur des faits réels donc, qui fait froid dans le dos et qui démontre toute la violence et la barbarie dont les colonies ont été victimes. Une œuvre de mémoire indispensable qui vient rappeler, avec brio (la narration de Thil, très maîtrisée, est aussi fluide que captivante, et le dessin de Bailly, nerveux et spontané, suit les événements au plus près) ce qu’était réellement la colonisation : l’exploitation organisée et concertée, entre compagnies privées, armée et administration, des ressources des colonies, avec pour objectif un profit maximum et ce au détriment des populations et de leurs territoires. Une réalité bien éloignée de la supposée mission civilisatrice que la France s’était assignée…Un système qui préfigure (les auteurs l’expliquent en postface, dans un dossier très intéressant qui comprend, notamment, la lettre de mission de Brazza ou une interview de Bellec et Coquery-Vidrovitch) ce que le continent africain connaît depuis 2 ou 3 décennies, avec ces dictateurs amenés au pouvoir par de grandes puissances et qui acceptent, en contre-partie, que leurs entreprises exploitent le minerai ou les gisements de pétrole de leur pays…Incontournable !

(Récit complet, 136 pages – Futuropolis)

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