LES INDES FOURBES (Ayroles/Guarnido)

BD. Plusieurs fois annoncée et reportée, c’est un euphémisme de dire que la sortie de Les Indes Fourbes était très attendue! La rencontre du scénariste de De Cape et de Crocs et du dessinateur de Blacksad : excusez du peu! Mais brisons le suspense dès l’introduction : l’attente en valait la peine, les deux hommes livrant ici un récit magistral que Delcourt propose dans une superbe édition (très grand format, papier épais, signet…), qui est du coup un peu chère. C’est le seul petit bémol.
Car pour le reste Les Indes Fourbes fait un sans-faute. Pourtant, le pari n’était pas gagné d’avance. En effet, en décidant de s’inscrire dans un genre très codifié, le roman picaresque (les auteurs imaginent en fait la suite de El Buscon, écrit par l’espagnol Francisco de Quevedo), Ayroles et Guarnido n’avaient pas franchement choisi la facilité. Mais le résultat est tout à fait réjouissant, le duo parvenant tout à la fois à intriguer, à faire rire et à surprendre tout au long de ces 160 pages. Qui content donc les aventures de Pablos, un gueux (comme le veut la tradition picaresque) qui décide de se rendre aux Indes, en fait l’Amérique, pour enfin sortir de sa condition, que sa famille (son père était barbier, sa mère sorcière et son oncle bourreau…) connait depuis trop longtemps. Son voyage, aussi improbable que rocambolesque, le verra aller à la rencontre des esclaves nèg’ marrons, faire la connaissance du valeureux hidalgo don Diego Coronel y Zuniga, gravir les montagnes du Pérou, trouver l’amour, descendre aux Enfers et y rencontrer le diable avant de trouver l’ El Dorado, royaume auquel tous les conquistadors espagnols ont rêvé! Des péripéties comico-tragiques (un registre souligné par le décalage très fréquent qui existe entre ce que Pablos, un fourbe, et menteur, de première!, raconte et les dessins de Guarnido ou le côté burlesque de certaines scènes) narrées de main de maître par Ayroles qui imite parfaitement le style un peu précieux de l’époque tout en proposant une narration à tiroirs (différents protagonistes se relaient, dont, bien sûr, Pablos, pour raconter ces aventures) aussi maîtrisée que jubilatoire, à la fin magistrale et quelque peu acide. Quant à Guarnido, il propose un travail graphique impressionnant (le portrait de Pablo de la couverture, superbe, réalisé à la gouache, le laissait supposer…). Vivant, très expressif (certaines mimiques des personnages sont parfois proches de la caricature), son trait est à l’aise dans tous les domaines, que ce soit pour mettre en scène les combats (parfois dantesques, ils s’étalent sur plusieurs pages) entre indiens et soldats espagnols, la beauté des paysages du Pérou ou les jeux de cartes dans les bouges mal famés ou les cales des bateaux (scènes qui proposent quelques trognes patibulaires mémorables). Du grand Art, vraiment, au service d’un récit enthousiasmant de bout en bout. Clairement l’un des livres qu’il faut lire en cette rentrée littéraire.

(Récit complet, 160 pages – Delcourt)


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