L’OEIL DU S.T.O. (Nadar/Frey)

BD. Paris, 1977. Justin sort furieux de sa caisse de retraite. Pas question qu’il comptabilise cette année-là pour sa pension malgré l’insistance de sa femme et de sa fille. Cette année-là ? L’année 1943, quand il fût requis par le gouvernement de Vichy pour le S.T.O., le Service de Travail Obligatoire, et envoyé en Allemagne, dans le camp d’Hennigsdorf, où il passa 10 mois à travailler 10 heures par jour et 6 jours par semaine avec une permission une fois par an pour revoir la famille. A dormir dans une baraque quasiment pas chauffée dans des lits infestés de punaises. A subir les humiliations et les brimades des soldats allemands qui surveillaient le camp. Pour s’entendre dire à son retour, qu’il était un collabo ! Pas étonnant qu’il veuille l’oublier cette année-là…

Visiblement la bande dessinée ne s’était encore jamais intéressée à ce Service de Travail Obligatoire. Une erreur qu’ont heureusement réparée Nadar (que l’on avait déjà lu et apprécié dans Papier Froissé) et Julien Frey, qui conte en fait ici une histoire familiale. Celle du grand-père de sa femme Maud que l’on croise d’ailleurs petite dans ces pages. Qui a vu tous ses souvenirs de la guerre resurgir (il avait probablement essayé de les enfouir, profondément, du mieux qu’il pouvait, dans son cerveau…) à son passage à la retraite et avec eux ce sentiment de culpabilité tenace. Très tenace. Si certains ont été volontaires, dés 1940, pour aller travailler en Allemagne, lui a pourtant été contraint à le faire par une loi promulguée par Laval (c’est le seul cas en Europe occupée où des travailleurs sont exilés par leur propre gouvernement et non par ordonnance allemande…), qui l’obligea, comme tous les hommes nés ente 1920 et 1922 (cela représente 165 000 personnes) à s’exiler temporairement chez l’ennemi. Oui mais voilà, durant les années qui suivirent (il a eu le temps d’y repenser maintes fois et de ressasser sa décision…), Justin s’est souvent dit qu’il aurait dû désobéir, au risque d’écoper de prison (entre 3 mois et 5 ans) et d’une amende (jusqu’à 100 000 francs) et prendre le maquis…

Des regrets et un chapitre noir de notre Histoire que Frey et Nadar racontent avec inspiration, décrivant avec beaucoup de réalisme les années de guerre (le rationnement, les petites combines pour améliorer l’ordinaire, la propagande vichyste), la vie dans les camps de travailleurs en Allemagne et les traces, indélébiles, que 39-45 laissa sans omettre les aspects moins glorieux de Justin (qui fit de la prison pour avoir participé à un trafic de bons de rationnement juste après la débâcle…), notamment grâce au dessin en noir et blanc, sobre mais très juste, de Nadar. Vivement conseillé !

(Récit complet, 200 pages – Futuropolis)

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