AMERICANA (Healy)

BD. Luke Healy a beau être né en Irlande, c’est l’Amérique qui l’a toujours fait rêver. Peut-être à cause de tous ses compatriotes ayant fui le pays à cause de la grande famine au XIXe siècle. Alors il a tenté, à de nombreuses reprises, de s’y installer. Il a pu y étudier, quand il a intégré une école d’art -le Center for Cartoon Studies- dans le Vermont mais a dû repartir, son visa arrivant à expiration. Et malgré ses demandes répétées, il n’a jamais pu avoir mieux qu’un visa touristique. Alors, pour faire le deuil de son rêve américain, il a décidé d’y aller une dernière fois et d’entreprendre le PCT. Le Pacific Crest Trail, un trek de 4280 kilomètres reliant le Mexique au Canada à travers les états de la Californie, de l’Oregon et de Washington ! Lui qui n’a jamais été sportif et qui accusait un embonpoint dû aux heures passées à sa planche à dessin…

Americana est vraiment un livre atypique. Dans sa forme, car il mêle passages en prose dans lesquels l’auteur analyse a posteriori cette aventure (pourquoi il l’a entreprise, comment il l’a vécue, ce que cela lui a apporté…) et bande dessinée classique qui nous propose de suivre le trek (les préparatifs, les différentes étapes, ses rencontres avec les autres randonneurs, les moments de doute…) à proprement parler. Mais aussi dans le fond : raconter ce genre d’aventure n’est pas vraiment fréquent en BD mais Healy y ajoute, en plus, ses observations sur l’Amérique qu’il rencontre (la vraie, celle-là, pas son Amérique fantasmée), à mesure qu’il avance : le mur à la frontière mexicaine et les patrouilles de police pour arrêter les clandestins ; l’homophobie dont il est directement témoin (l’attaque homophobe tragique d’Orlando a d’ailleurs eu lieu pendant son trek) ou l’attirance pour les idées de Trump (qui sera élu quelques semaines après qu’il ait terminé son aventure…). Car plus que l’exploit sportif (Healy n’est pas vraiment un compétiteur et il le souligne d’ailleurs avec beaucoup d’humour régulièrement dans le livre), ce qui l’intéresse ici c’est de comprendre pourquoi il a entrepris ce trek un peu fou (s’il a choisi un gaufrier de 6 cases pour quasiment chacune des 300 planches, ou presque, que compte Americana, c’est pour faire prendre conscience du côté monotone de cette expérience, avec les jours qui se répètent, quasiment toujours les mêmes -même si les paysages changent- inlassablement, pendant 5 mois!) et, surtout, ce qu’il lui a apporté. Entre carnet de route (même si le livre a été réalisé a posteriori, Healy a tout de même opté pour un trait très simple, qui rappelle le dessin sur le vif, simplement rehaussé d’aplats de pointillés informatiques rouges), observations sociologiques et analyse introspective, Americana invente un nouveau genre. Une singularité qui nous a bien plu.

(Récit complet, 336 pages – Casterman)

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