© Shawn Brackbill

Avec un premier album époustouflant sorti en 2000 chez Dischord, Q and not U a confirmé toutes les rumeurs qui s’échangeaient à Washington DC… Le groupe avait tout pour rejoindre les grandes figures du label, de Fugazi à Nation of Ulysses ou Jawbox. A travers 11 titres renouants avec l’énergie de Fugazi, mais avec un aspect dansant très personnel, le quatuor lance une nouvelle ère Dischord qui s’annonce plus intéressante que jamais. En 2002, le groupe, devenu trio suite au départ du bassiste, prouve qu’il possède tous les atouts des grands. On oublie le punk de Fugazi pour défricher un univers plus doux, entre accident ludique et finesse vocale… L’album qui sort sous le nom de « Different Damage » est un bijoux qui place définitivement le groupe aux côtés des principaux acteurs de DC. Et Q and not U devient pour nous, aussi bien humainement que musicalement, une des grandes excitations du moment. Rencontre décontractée en périphérie de Paris, pour une discussion nocturne chaleureuse et amicale.

Avec votre dernier album, « Different Damage », vous semblez plus sûr de vous, est-ce que je me trompe ?

John (batterie) : C’est une idée intéressante… Oui, c’est sûr. Nous avons écrit tout l’album en peu de temps après être devenu un trio. Je ne sais pas si nous avons plus confiance en nous. En fait, nous avons essayé d’écrire vite. Nous avions quelques morceaux et puis nous avions tellement d’idées que l’album était fait. Nous n’avons pas eu réellement le temps de nous sentir confiants ou non.

Harris (guitare) : Personnellement, je me suis senti plus en confiant en nos idées. J’ai ressenti pour la première fois que nous faisions enfin la musique que je pouvais écouter, comme si je n’étais pas dans le groupe. Cela devenait aussi intéressant de composer la musique que de l’écouter… À ce niveau, je pense que nous mettons plus de confiance dans ce que nous faisons car nous créons quelque chose que nous pensons être bien et c’est d’autant plus facile de s’extirper de notre propre musique.

Christopher (chant/basse) :D’un autre côté, nous avions un peu peur de ce que nous étions en train de faire. Du fait d’être devenu un trio, car il y avait beaucoup de nouvelles choses, de nouveaux instruments, une façon différente de jouer, et je jouais de la basse pour la première fois. Donc le fait que vous pensez que nous avons plus confiance en nous, me rends heureux. Je suis très fier de notre disque, je pense qu’il est bon et cela m’excite beaucoup pour la suite avec toutes ces possibilités qui s’offrent à nous. Je me sens d’autant plus confiant depuis que nous jouons les morceaux en concert.

Les morceaux semblent plus réfléchis et en même temps, il y a quelque chose de plus ludique ; je ne sais pas si c’est le fait d’être trois ou parce qu’il s’agit du second album… Mais vous semblez plus libres à trois.

C : Je pense que ces deux aspects jouent. La raison pour laquelle nous avons mis tant de temps entre les deux albums est que nous nous sentions frustrés avec notre ancien bassiste. Nous ne composions pas très bien ensemble… Nous sentions que nous pouvions très bien composer à trois donc quand il a quitté le groupe, nous nous sentions libérés, ce fût un soulagement. Nous pouvions explorer plein d’idées et à fond, pas à moitié.

J : Et je pense que nous sommes en effet plus libres, comme tu as pu le constater lors du concert de ce soir. Et cela corrobore ce que vous disiez, que nous sonnons « ludiques ». Je pense que ce disque reflète un grand sens de l’humour, nous plaisantons, il y a des blagues sur ce disque, comme pour dire « allez essayons ! ». C’était vraiment amusant de le faire. Nous nous sommes sentis libres de faire ce qu’on voulait. Une idée venait et on l’essayait. Il y a eu beaucoup d’amusement. On essayait les idées qui nous passaient par la tête. Et c’est cet aspect spontané qui manque au premier disque mais aussi l’humour, l’amusement et je pourrais continuer à en dire. Notre second disque est un exemple bien plus pertinent de ce que nous sommes, de ce sentiment d’être libre de faire ce que bon nous semble.

C : Et ça va continuer de grandir car nous sommes plus libres qu’avant, et nous pouvons créer plus, nous sommes plus ouverts et nous expérimentons comme nous l’avons jamais fait avant. On a fait un bon choix car quand tu ne veux pas remettre en cause les choses pour ne pas être compliqués et qu’en même temps, tu veux faire des choses intéressantes, la seule chose à faire est de se sentir bien.

H : Ce trio est vraiment intéressant car la configuration instrumentale a été brisée et on a dû trouver de nouvelles façons de jouer les morceaux chaque soir. Et parfois, sur une partie, je me dis qu’il faudrait retravailler autre chose. Cela donne vraiment une autre perspective sur comment est un morceau, avec un son différent… C’est étonnant et frustrant à la fois.

Vous êtes un jeune groupe ; que ressentez-vous d’être chez Dischord qui a déjà une longue histoire?

C : C’est un label avec lequel nous avons grandi et je pense que beaucoup de nos expériences les plus intenses ont été avec les groupes Dischord ou des groupes de la scène de DC. La plupart des groupes que j’ai vu en concert quand j’étais ado à DC étaient chez Dischord. Nous avons grandi avec et en faire partie est un grand honneur mais en même temps, j’espère que nous y apporterons une contribution. Beaucoup de gens nous ont comparé à des groupes de Dischord, comme Fugazi et autres. C’est un compliment mais aussi assez frustrant car j’espère que nous amenons quelque chose de spécial, de différent ou de nouveau.

J : J’oublie souvent que le label où nous sommes actuellement est aussi celui avec lequel j’ai grandi. Je ne pense pas souvent au fait que Minor Threat, Rites of Spring, Fugazi étaient ou sont sur ce label. Mais quand j’y pense, whaou, c’est stupéfiant, ils faisaient partie de tout ça ! Mais c’est du passé, je suis content d’en faire partie, c’est un honneur d’être sur un tel label qui édite de la bonne musique depuis 22 ans.

C : C’est aussi un grand label car c’est une mine de documents pour la ville. Il relate ce qu’il se passe à DC, pas tout mais pas mal de choses. Quand je pense au contexte de notre intégration au sein du label et à tous ceux qui en font partie, des gens que nous connaissons, des amis, des musiciens de la ville, je me dis que nous faisons partie d’un label très spécifique à une ville. C’est quand même assez unique. Je ne connais pas d’autres labels dédiés à une seule ville.

Vous semblez vouloir montrer au public qu’il y a beaucoup de jeunes gens impliqués dans la scène à Washington DC, notamment sur la pochette du premier album… Craignez-vous qu’on puisse croire que rien de neuf ne soit arrivé depuis Fugazi?

J : Oui je pense que c’était l’idée de la photo du premier album.

C : Oui la pochette du premier album allait dans ce sens. Nous voulions montrer que là-bas, beaucoup de nos amis jouent dans des groupes. Et il y a beaucoup de bons groupes à DC. Je ne pense pas que quand Fugazi décidera de se séparer, tout s’arrêtera, que les groupes poseront leurs instruments. Cela continuera. Actuellement, il y a de bons jeunes groupes, et plus que jamais ! Je pense à Black Eyes, ils sont incroyables, ils ont deux batteries, c’est une musique très intense et belle. Il y a aussi El Guapo qui fait une musique très intéressante. Ils sont nouveaux chez Dischord mais ça fait longtemps qu’ils ont commencé. La première fois que je les ai vus, c’était au collège, ils avaient peut-être 16 ans. Ils faisaient déjà une musique étonnante. Ont-ils joué à Paris, tu sais ?

Non, ils n’ont pas encore joué à Paris, malheureusement !

C : Ils sont géniaux.

H : Si vous avez la chance de les voir, allez-y, ils sont vraiment super.
Ce groupe est vraiment atypique pour Dischord ; c’est le premier groupe qui joue ce style de musique sur ce label.

C : Absolument ! Je crois qu’ils viennent un peu briser le mythe consistant à dire qu’il y a un son typique Dischord. Ils sont les seuls à sonner ainsi, et ils sont chez Dischord.
C’est votre première tournée en Europe, quelles sont vos impressions ?

H : C’est vraiment une expérience incroyable de traverser l’océan, de sentir que les gens s’intéressent vraiment à ta musique.

C : Je ressens vraiment le public ici, comme ce soir. Il donne vraiment la tonalité. Le groupe peut jouer, mais le public crée l’ambiance. À Paris, il y avait une superbe puissance, c’était vraiment bien. Aussi, aux States, nous avons l’habitude de tout gérer. John trouve la plupart des dates, nous conduisons nous mêmes, nous connaissons tous les organisateurs de concerts, en fait, nous sommes très impliqués. Donc là, c’est un peu difficile pour nous car nous ne connaissons pas les organisateurs, nous avons un chauffeur qui nous conduit, nous ne savons pas où sont les villes et nous ne parlons pas les langues. En gros, c’est une sorte de choc pour nous de ne pas tout contrôler. Mais bon, nous avons un super chauffeur (Josef) qui se gare n’importe où !!! Ce qui est super, c’est que nous sommes toujours surpris.

Nous étions vraiment contents pour vous à Paris car il y avait du monde. Tu sais, quand Bluetip sont venus, nous étions à peine 50 personnes…

C : Pourtant, ils sont plus populaires en Europe !


Suite à votre premier album, beaucoup de gens ont dit que vous étiez la nouvelle génération des bons groupes rock de Dischord. Quelques fans ont dit aussi que vous étiez les nouveaux Fugazi. Qu’en pensez-vous ?J : Je trouve que c’est une comparaison un peu trop évidente. C’est sûr, nous sommes chez Dischord, nous sommes de DC, nous avons deux chanteurs guitaristes et nous faisons un punk similaire. Tu sais, j’avais une amie qui jouait dans Jawbox et elle disait qu’au début des années 90, quand Jawbox est venu pour la première fois, Nation of Ulysses, Holy Rollers, Circus Lupus, tous ces groupes ont été comparés à Fugazi. Dans les médias, c’est facile de faire ce genre de comparaison quand tu es un groupe Dischord et surtout si tu fais du punk agressif, ils pensent immédiatement à Fugazi. C’est un peu une façon de te descendre, et c’est peut-être parce que nous sommes jeunes donc nous faisons du Fugazi. En ce qui concerne le fait de représenter la relève, nous n’avons jamais vraiment pris ça au sérieux.
C : Nous sommes faits pour jouer de la musique, nous faisons ça pour nous satisfaire. Donc les attentes des gens c’est bien mais…

H :C’est étrange ce genre d’attentes. Quand je pense au groupe, je pense à nous trois pas à ce que pense le public.

C : Si tu commences à composer pour le public, tu vas droit dans le mur. Il s’agit de faire ce que tu attends-toi. Mais je pense que n’importe quel groupe s’inscrit dans une génération. Si tu existes, que tu joues, le fait que tu vas voir la plupart des groupes en concert, c’est important. Que Black Eyes joue en concert, que Fugazi continue aussi, c’est ça qui est important pour moi.

Vous évoquiez tout à l’heure, la différence entre les tournées en Europe et aux USA, êtes-vous attachés au fait de tout faire vous-mêmes ?

J : Aux US, bien sûr. Ici ce n’est pas vraiment possible. J’aime bien m’en occuper, c’est assez amusant de trouver des concerts.

Les conditions sont décentes aux US ?

J : Oui, pour trouver des dates, c’est assez facile.

Oui mais les conditions d’accueil ?

J : Non, tu n’as pas à manger, rien. Tu n’es pas accueillis, c’est complètement différent. Ici, on t’offre toujours quelque chose, tu peux rester avec les gens, c’est complètement différent.

J’ai entendu dire que certains groupes payaient pour jouer en première partie de grands groupes.

J : Ca ne nous est jamais arrivé, mais j’en ai entendu parler, notamment dans le milieu Heavy ou du meanstream. Mais dans le milieu Punk, jamais.

Que pensez-vous de la politique de G. W. Bush ?

J : C’est vraiment horrible.

C : J’ai fait de sales rêves.

J : Je pense que c’est troublant. L’économie est catastrophique, les gens ont très peur du terrorisme et l’ambiance est très tendue. Bush face à cela, n’arrête pas d’accuser les Démocrates et de leur reprocher cette situation. Si cela continue à se dégrader ainsi, je nourris l’espoir qu’aux prochaines élections, les Républicains seront mis dehors.

H : Ce qui est encore plus horrible, c’est que la guerre est prônée et c’est terriblement stupide (l’interview a été réalisée juste avant le commencement de la Guerre en Irak).

J : C’est assez facile du coup, de percevoir les Etats-Unis comme un pays écervelé. Mais il ne faut pas oublier que beaucoup d’Américains n’ont pas voté pour Bush et que la plupart sont pour la paix. Mais aussi, beaucoup ont envie de se sentir en sécurité, et comme les USA ont été attaqués, beaucoup de gens ne se sentent pas en sécurité et malheureusement, beaucoup pensent que le seul moyen d’en finir avec ça, c’est de détruire systématiquement ce qui est contre nous. Tout ce que Bush essaie de faire, c’est de détourner les gens de la crise économique en utilisant l’Irak.

H : C’est un grand classique d’utiliser l’argument de la guerre pour détourner l’attention. On a pu le constater au 20e siècle.

J : D’ailleurs, la grande dépression aux USA s’est terminée grâce à la seconde guerre mondiale. Pendant les années 30, la crise a été la plus terrible et la seconde guerre mondiale est arrivée et l’emploi a repris et tout était réglé. Les années 50 ont été vraiment prospères comme les années 80 et 90. Donc il essaie de sauver son cul en distrayant le peuple avec la guerre et il espère aussi par ce biais, rebooster les comptes. Tout ça alors que la moitié des gens conteste !

C : Oui mais maintenant plus personne en parle. La guerre en Afghanistan a totalement éclipsé tout ça. Les médias véhiculent tellement de paranoïa, c’est de la peur industrialisée ! En même temps, il y a un besoin étrange, les gens regardent la télé et achètent des journaux pour avoir peur. C’est ainsi que le gouvernement peut fonder ses arguments, la guerre apportera au final la sécurité. J’avais espéré que le 11 septembre aurait permis une sorte d’introspection sur la façon dont le gouvernement américain mène sa politique étrangère.

J : Personne ne respecte vraiment Bush aux USA. Il est perçu comme un idiot, comme une sorte de gosse de riche qui a acheté le pouvoir. Il n’a pas eu une élection très populaire. Il n’a pas eu plus de votes, mais il y a un système électoral bizarre aux USA. Je pense que tout ça va lui faire mal. Je en ne peux pas imaginer qu’il gagne de nouveau, j’espère.

C : L’autre élément intéressant, c’est la politique du troisième parti, le parti Vert. Il y a eu une controverse de la part de certaines personnes qui ont déclaré que voter pour la Nature, c’était voter Bush. En gros, c’était des votes en moins pour Gore. C’est très intéressant car cela renvoie au sentiment que les conservateurs sont de plus en plus extrêmes, les libéraux comme les ultras gauches aussi. Cela devient de plus en plus difficile de savoir placer ton vote judicieusement quand tu veux foutre en l’air cet atroce régime hors du pouvoir.

H : Mais à la fois, c’est difficile car il faut élire le moins pire. Je pense en effet que les Démocrates suivent le mouvement, ils sont en faveur de la guerre car c’est populaire de l’être. C’est très frustrant, je suis démocrate et je pense que beaucoup de gens ne se sentent plus réellement représentés.

C : Il y a une certaine apathie aussi.

J : Le système, en Amérique, est désigné pour faire en sorte que les minorités ne votent pas. Il y a un effet de répétition en Amérique et particulièrement dans l’Etat de Floride. Pour l’élection de Bush, les votes des districts noirs n’ont pas été pris en compte pour des raisons techniques. Comment peut-on accepter ça ? Comment un pays démocratique peut laisser cela arriver. L’Amérique est un joli pays, mais il y a de gros problèmes, il y en a toujours eu depuis 500 ans.

C : En quoi c’est un grand pays ?

J : C’est un grand pays ! Je pense qu’il y a de gros problèmes mais c’est ainsi et ça sera toujours ainsi !

C : Je pense que c’est un grand pays mais il n’agit pas en tant que tel.

J : Je ne suis pas d’accord.

C : Vraiment ?

J : Il y a de grandes choses en Amérique, rien que le concept même de l’Amérique. Le fait que c’est un pays ouvert à tous, c’est sûr, il y a des gens qui veulent qu’on ferme les frontières et ne plus accueillir d’immigrants.

C : Je suis un peu surpris sur le fait que j’ai appris à l’école que nous étions invincible. Mais on ne t’apprend rien sur l’esclavage. Juste ça, il y a 50 ans, il y avait encore de l’esclavage, c’est incroyable ! Pense à ça. J’aime les USA, j’aime les gens, mais c’est très troublant.

H : Je pense que beaucoup de gens essayent de faire le bien mais souvent ils font plus de mal. Nous avons vu que l’Angleterre est en train de changer, ils privatisent. Mais là-bas, la devise est de prendre soin des uns des autres. Le socialisme n’est pas le mot juste, mais il y a un sens de la communauté dans ce pays, et le gouvernement prend soin de tout le monde. Aux Etats-Unis, la devise c’est « tu es seul, passe du bon temps ! ». Il y a des gens très autonomes et d’autres pas, et la disparité sociale aux USA est une honte.

C : Le problème aux USA, c’est que les fondements sont très puritains et l’idée du bien et du mal est très précise. Je trouve ça étrange quand tu penses qu’il y a eu l’esclavage. Il y a des choses qui viennent de nulle part comme « travaille dur, tu pourras tout obtenir ». Mais il y a des gens qui travaillent dur et qui n’arrivent à rien.

interview : Sha et Mathieu – traduction : Sha
(merci à la Champigny local team)

photos : Marion Ruszniewski (sauf annotations contraires)


© Shawn Brackbill