Louis vit en France. C’est un petit garçon solitaire. Fils unique, élevé par sa mère qui travaille beaucoup et n’a, du coup, pas le temps de l’emmener à l’école (il part avec Madame Chanteau, la voisine), il passe le plus clair de son temps à jouer dans le bac à sable en bas de son HLM, à regarder des films à la télé…ou à imaginer où se trouve son père et à quoi il ressemble. Ce père absent, c’est comme un trou noir dans sa vie qui n’en finit plus de s’agrandir car à chaque fois qu’il en parle à sa mère, celle-ci trouve une excuse pour ne pas lui répondre…

Pourtant, l’enfant sent bien que quelque chose cloche. Car en plus de l’absence de son père, il y a les fréquentes crises de larmes de sa mère et leur différence physique flagrante (elle, est de type européen, lui de type asiatique). N’obtenant pas de réponses de sa mère, Louis décide d’aller en chercher ailleurs, en les inventant au besoin. Au gré des humeurs du moment, des gens qu’il rencontre et des découvertes qu’il fait (une photo cachée dans une armoire, un appel téléphonique d’un monsieur avec un drôle d’accent), son père sera ainsi tour à tour un héros (il l’imagine ressembler à Bruce Lee…), un alcoolique sorti de prison (comme le mari de Madame Chanteau) ou même un dangereux criminel…

Loo Hui Phang met en scène cette plongée dans la psychologie enfantine de façon magistrale. Le format long du roman graphique (ce premier livre comprend déjà 120 pages) lui donne l’espace nécessaire pour suivre Louis dans son quotidien et montrer, grâce à des trouvailles narratives inventives (un trou noir symbolisant l’absence du père se matérialise dans sa chambre et n’en finit plus de grandir ; l’apparition de plus en plus fréquente de son canari mort à qui Louis parle car il est persuadé qu’il connaît les secrets de la maison), l’évolution dangereuse et parfois délirante de sa quête des origines. Qui, devenue une véritable obsession, isole Louis de plus en plus dans sa différence et le rend vulnérable. Une fragilité encore accentuée par le trait au pinceau délicat de Sterckeman simplement coloré de gris et de noirs. Un travail graphique superbe qui n’est pas sans rappeler celui de Poustochkine sur « La colline empoisonnée », œuvre avec laquelle « 100 000 journées de prières » partage d’ailleurs bon nombre de points communs.

Un récit sensible et touchant qui sonne surtout très juste, certainement parce que l’auteur y a mis beaucoup de sa propre histoire. Une façon pour Loo Hui (qui se prononce comme Louis…) Phang, née au Laos avant de venir en France, de se confronter à ses propres secrets familiaux (proches de ceux de Louis) mais aussi au génocide Khmer (qui devrait prendre plus d’importance dans le livre second). Inutile de dire que l’on attend la seconde et dernière partie de ce diptyque avec grande impatience.

 

(BD – futuropolis)