Les recettes narratives que l’on suit avec respect et application ? Très peu pour Marc-Antoine Mathieu ! Impossible, du coup, de savoir à quoi s’attendre lorsqu’on aborde une nouvelle œuvre de lui. A part son élégant dessin en noir et blanc au trait précis et techniquement parfait, marque de fabrique à laquelle il reste fidèle, M.A.M. est capable de tout oser. Et c’est cela que l’on apprécie tant chez lui !

Cette fois, avec « 3 secondes », il va encore plus loin que d’habitude dans l’expérimentation. Ce livre se présente en fait comme une suite de « gaufriers » carrés de 9 cases de même taille et totalement muettes et raconte une histoire qui dure 3 secondes. 3 secondes pendant lesquelles il se passe néanmoins beaucoup de choses. Et pour cause ! L’auteur, dans ce récit très « Oubapien », propose en fait un zoom continu. Le lecteur se trouve donc dans une sorte de tunnel graphique et avance de quelques centièmes de seconde à chaque nouvelle case. Et découvre, s’il persévère, ce qui se cache derrière ce qui semble être un meurtre. Il doit être patient car la contrainte que Mathieu s’est imposée -le zoom est toujours droit- l’oblige à trouver des subterfuges (des reflets dans les miroirs, les boucles d’oreille, ou les ampoules) pour que le tunnel reste toujours ouvert. Du coup, on sort de cette fameuse pièce où un homme en menace un autre avec un pistolet à plusieurs reprises pour traverser un cabinet de dentiste, un bureau dans un building et même longer la Lune pour mieux y revenir par la suite.

Si ces scènes qui se juxtaposent et les indices glanés ici ou là permettent de comprendre que l’on baigne ici dans une histoire de magouilles dans le monde du football et de matchs truqués, ce sera à chaque lecteur de trouver son propre chemin dans ce labyrinthe narratif, d’explorer les hors champs, les différents clins d’œil (notamment dans les noms) et les histoires « satellites » à sa guise car « 3 secondes », avant de raconter une histoire, est avant tout une expérience de lecture différente, ludique et fascinante. Exigeante aussi, qui nécessite de fréquents allers-et-retours entre les différentes scènes pour y voir plus clair. D’ailleurs, l’auteur a préféré donner quelques pistes de lecture dans le prologue qui présente le récit, histoire de ne pas donner l’impression de complètement abandonner le lecteur…

Ce livre ravira les lecteurs, dont je suis, qui aiment qu’on les surprenne et qu’on les bouscule dans leurs habitudes (ceux-là ne manqueront d’ailleurs pas de prolonger le plaisir en allant voir la version numérique tout aussi réussie du récit sur le site dédié) mais laissera certainement les autres perplexes.

 

(BD – delcourt)