Cyril Pedrosa a le chic pour surprendre tout son monde ! Lui que l’on connaissait dessinateur de séries d’humour, comme « Ring Circus » ou « Shaolin Moussaka » (avec Chauvel), était tout à coup sorti des sentiers battus de la bande dessinée en livrant un magnifique conte, sombre et émouvant, en noir et blanc, de quelques 300 pages (« Trois ombres ») chez Delcourt en 2007. Cette fois, il fait une entrée tonitruante dans la très estimée collection Aire libre avec ce « Portugal », long format de 264 pages, qui va dans une toute autre direction : l’autofiction.

« Portugal » est l’histoire de Simon Muchat, auteur de bd (tiens tiens…) qui a du mal à avancer dans la vie. En panne d’inspiration (du coup il anime des ateliers dans des écoles primaires), pas très motivé pour acheter une maison avec sa copine, il manque d’envie et d’énergie. Et se complait dans son quotidien morne et plat. Un jour, il est invité à un festival de bande dessinée à Lisbonne. Là, comme par enchantement, les odeurs, les paysages, les gens et leur façon de parler réveillent en lui des émotions et des sentiments -joie de vivre, entrain, désir- qu’il n’avait plus connus depuis bien longtemps…

Très fortement autobiographique, « Portugal » est d’abord le récit d’une renaissance. Car si Simon avait du mal à se projeter dans le futur, c’est bien par ce qu’il y avait des trous béants dans son passé. La faute à un père très peu « famille » et obnubilé par sa réussite professionnelle qui négligea de lui transmettre l’héritage familiale (Abel Mucha, son grand-père paternel, quitta le Portugal avec son frère Manuel pour trouver du travail en France mais à la mort de leur père en 1943, il laissa son frère cadet rentrer seul au pays pour s’occuper de l’enterrement et prendre soin de leur mère…) et de lui parler de ses racines. Du coup, exception faite de quelques séjours pendant son enfance, Simon n’était jamais retourné au pays et n’avait jamais revu sa grande tante et ses cousins. Il fallut ce festival à Lisbonne pour qu’il redécouvre ses origines (« Toutes ces bribes de souvenirs épars. C’était là. A l‘intérieur de moi. Et je l’avais oublié ») et redonne un sens à sa vie.

Pedrosa fait preuve d’une vraie liberté narrative (la chronique intimiste du début mêle ensuite enquête généalogique passionnante, carnet de croquis ou journal de bord) dans ce récit sensible et touchant (son trait fin et spontané, qui n’est pas sans rappeler le travail de Gipi ou Gaultier y est clairement pour quelque chose) qui fait la part belle à l’introspection. Quête des origines qui s’accompagne, logiquement, d’une réflexion (vraiment bien menée) sur la relation père/fils (dans laquelle bon nombre de lecteurs devraient d’ailleurs se retrouver), « Portugal » est également une jolie déclaration d’amour à un pays et ses habitants. Du grand art !

 

(BD –Aire libre)