(photo : Mousty)

 
Alors que la cour d’appel de Lyon vient de confirmer les arrêts de la cour de cassation du 3 février 2011 qui reconnaissent « le sérieux et l’intérêt général » des enquêtes de Denis Robert et déboute de façon définitive la chambre de compensation luxembourgeoise Clearstream de ses demandes de condamnation pour diffamation à son encontre, le bien-nommé « Justice », quatrième et dernier tome de « L’Affaire des affaires », la série de Robert et Astier qui met en scène, façon polar, 10 ans d’enquête sur les dérives du capitalisme (rappelons notamment que Clearstream, véritable « banque des banques », offrait à ses clients la possibilité d’effacer les traces de certaines opérations ou transactions financières plus sensibles, permettant par la même à des sociétés offshores ou autres multinationales douteuses de dissimuler des activités frauduleuses, voire de blanchir de l’argent sale…) et de lutte pour se sortir de cet incroyable imbroglio judiciaire, vient de paraître.

Le bon moment pour poser quelques questions (via internet) à Denis Robert ! Une interview dont on n’est pas peu fiers à Positiverage ! Parce qu’on est admiratifs du travail d’investigation de ce journaliste et de sa ténacité à vouloir faire éclater la vérité ! Sans oublier que son récit en bande dessinée est très réussi !

Une question toute simple pour commencer : que ressentez-vous alors que la cour d’appel de Lyon vient de débouter définitivement Clearstream de ses demandes de condamnation à votre encontre et a confirmé « le caractère sérieux de votre enquête? » Du soulagement ? De la fierté ? Une extrême fatigue ?

Denis Robert : Les trois. La cour de cassation dit aussi que mon enquête sert l’intérêt général et que les propos jugés litigieux par la cour d’appel de Paris ne le sont plus. Elle fait avancer la jurisprudence et la liberté en matière de journalisme. C’est suffisamment rare pour être relevé.

Pourriez-vous nous rappeler en quelques chiffres (visites d’huissiers, nombre de procès, dépenses d’avocats…) ce que cette période a signifié pour vous ?

Passé 300 visites d’huissiers, j’ai arrêté de compter. Clearstream n’est pas seule responsable. Il y a eu aussi Menatep une banque russe et mafieuse, Banque générale de Luxembourg et d’autres broutilles. Mais les plus acharnés restent Clearstream.

62 procédures.

Pour les dépenses, je n’ai jamais fait l’addition de ce que mon éditeur, les Arènes, Canal plus et moi avons payé. L’ensemble doit dépasser les 400 000 euros en dix ans. Mon comité a contribué à ma défense à hauteur de 150 000 euros environ. Sans lui, j’aurais eu plus de mal à m’en sortir et à gagner.

Pourtant la cour d’appel a rejeté votre demande de dommages et intérêts. Est-ce que d’une certaine façon cela ne nie pas toutes les souffrances que vous et votre famille avez pu endurer ?

Je n’ai jamais réagi de la sorte… En termes de souffrance… Et je n’ai pas entamé la procédure sur cette base. J’aurais trouvé juste de gagner sur ce terrain, celui du préjudice subi par un journaliste, mais j’étais aussi conscient du fait que la Cour d’appel de Lyon n’avait à juger que 3 dossiers sur une trentaine. Il était difficile pour eux de prendre en compte l’ensemble des procédures, donc du harcèlement, donc du préjudice. Ils ont aussi dû avoir peur de créer une jurisprudence nouvelle qui aurait ouvert la voie à d’autres. Reste que pour moi, il est anormal qu’une puissance financière comme Clearstream ait pu agir judiciairement de la sorte SANS jamais répondre aux questions de fond que je leur posais. Et en usant de la procédure judiciaire pour me faire taire et intimider les autres journalistes susceptibles de relayer mes informations.


Comment peut-on expliquer a posteriori cet acharnement ? Etait-ce parce que vous vous en preniez finalement à tout un système, le capitalisme, et que vous pointiez du doigt ses dérives ?
Oui. Clearstream reste le talon d’Achille de ce capitalisme-là, de cette sauvagerie bancaire. Les moyens mis en place pour me faire taire étaient proportionnels à la qualité de mes informations. Là est la perversion et la subversion.

Qu’est-ce qui vous a fait tenir tout ce temps ?

Je ne sais pas. Je ne me suis jamais posé cette question. Disons que c’était vital.

Clearstream vous a plusieurs fois proposé de régler cette affaire à « l’amiable » N’avez-vous jamais pensé accepter leur proposition ?

Non. Jamais. J’étais prêt à négocier, pourtant, mais pas à leur prix. Ce qui comptait le plus était de ne pas me trahir et de ne pas trahir les milliers de gens qui avaient cru en moi. Je n’ai peut être pas gagné des millions aujourd’hui mais je reste un homme parfaitement libre de sa parole et de ses actes. Je reste une source d’embarras pour eux.

 
Même en constatant que vos pairs journalistes étaient loin de tous vous soutenir ? D’ailleurs, comment expliquez-vous cette attitude de leur part ? On aurait pu espérer au contraire une sorte d’union sacrée autour de vous…
C’est à eux qu’il faut le demander. Disons qu’au début ça m’a surpris.

D’autant que le jugement rendu va faire jurisprudence et va aider le travail des journalistes…

C’est ce dont je suis le plus fier ; de nombreuses affaires ont déjà été gagnées grâce à cette jurisprudence.

Avec « Tout va bien », il y avait déjà eu une tentative de raconter l’Affaire Clearstream en bd. Comment ce projet était-il né ? Malheureusement, la série est restée en stand by après la sortie du tome 1. Pour quelles raisons ?

La mort du dessinateur Thomas Clément. C’était mon ami. C’est lui qui était venu me chercher. Il vivait à Palma et avait lu « Révélation$ ». Tout est parti de lui.

Puis « L’Affaire des affaires » est sorti. Comment s’est fait le choix de Laurent Astier pour vous épauler dans ce projet ?

Le scénario du tome 1 écrit avec mon copain Yan Lindingre avait été pris en même temps le lendemain de l’envoi par la poste par Dargaud et Casterman. Philippe Ostermann (directeur éditorial de Dargaud) était le plus fin et le plus intelligent des éditeurs. Il a piloté le projet et y a mis les moyens dès le début. On a fait un casting de dessinateurs. Laurent a été très vite choisi. Nous n’avons jamais eu à le regretter. Son travail est exceptionnel et fera date dans l’univers de la bédé. D’ailleurs la série entière est en tout point extraordinaire. Par ce qu’elle dit, parce qu’elle est ancrée dans le réel, par ce qu’elle montre de la finance, du journalisme, de la politique. Maintenant que les 4 tomes sont parus, on peut se plonger dans une saga de 750 pages. On est dans une histoire à la « Millenium », le dessin en plus…

Pourriez-vous nous parler de la façon dont vous avez travaillé avec Laurent Astier ? Comment vous êtes-vous répartis les rôles ? Quelles étaient vos attentes concernant le dessin et la narration ?

Je voulais du noir et blanc, un côté polar. J’ai écrit les tomes 2,3 et 4 seul. Des versions très dialoguées. Laurent avait beaucoup de liberté. On se comprend très bien lui et moi. Il est entré dans ma tête sans jamais faire une faute de goût.

Vous vous dévoilez beaucoup dans ce récit. On imagine qu’au départ cela n’a pas dû être évident de raconter tout cela à quelqu’un que vous ne connaissiez pas beaucoup…

Je suis d’abord écrivain. Je sais ce que dévoiler veut dire. Cela ne m’a pas posé de problème particulier. Les choses qui peuvent être jugées intimes que je dévoile le sont pour le bénéfice de l’histoire. Je ne m’exhibe jamais. C’est au final assez pudique je trouve.

Au final, que retenez-vous de cette expérience ? Cela vous-a-t-il donné envie de continuer à travailler dans la bande dessinée ?

Oui bien sûr. Je travaille d’ailleurs avec Franck Biancarelli à une nouvelle série inspirée de mon dernier roman « Dunk ». Ça parle de basket et de recherche en neurochirurgie. Les premières planches sont devant moi. Elles sont formidables.

Etes-vous fan de ce média ? Lisez-vous des œuvres qui se rapprochent de votre travail d’investigation comme celles de Joe Sacco ou Philippe Squarzoni ou recherchez-vous au contraire des genres différents, plus légers ?

Joe Sacco oui. Je connais moins les autres. « Maus » d’Art Spigelman reste le must absolu. On est au delà de l’objet dessiné, avec « Maus ». Sa lecture a été un choc absolu. Sinon, j’ai lu tout Pratt, « Corto Maltese ». J’aime beaucoup Guy Delisle ou Martin Veyron.

Pour revenir à « Clearstream », pensez-vous que votre « renommée » liée à l’affaire va désormais compliquer votre travail d’investigation ou au contraire le faciliter et vous ouvrir des portes ?

Je ne sais pas. Un peu des deux. Je verrai à l’usage.

Je présume que vous avez vu « Manipulations, une histoire française », le documentaire de Jean-Robert Viallet, diffusé actuellement sur France 5 et qui démêle admirablement tous les fils des 2 affaires Clearstream…

Oui je les ai un peu aidés au début. C’est un beau travail. Je vous conseille de regarder la version série du documentaire. Elle est formidable aussi et permet d’entrer encore davantage dans la folie de cette histoire : http://www.francetv.fr/manipulations/

Avez-vous appris des choses lors de sa diffusion ? Notamment sur l’incroyable talent de manipulateur de Lahoud ? Ne serait-il pas un bon sujet pour un futur documentaire ?

Perso je n’ai rien appris. Et j’ai envie de tout sauf de me remettre sur cette histoire. J’en ai soupé.

Que vous inspire désormais « Clearstream 2″ ?

De tous les sentiments, c’est le dégoût qui domine.

Pourriez-vous nous parler des projets sur lesquels vous travaillez actuellement ? Vous êtes en ce moment même sur le montage d’un documentaire, c’est bien cela ?

Si vous parlez de la série sur le journalisme, j’ai laissé les clés à mon copain Gilles Cayatte et à ma fille Nina. Je m’y remettrai bientôt. On a pris du retard. Je travaille au développement de différents films, un sur Cavanna, un autre sur la classe ouvrière, un troisième sur la recherche en neurobiologie. J’ai aussi un livre à finir. Je rame. Et on vient de me commander un scénario de fiction mais je ne sais pas si j’aurai le temps. Dès le mois de janvier je vais me remettre à peindre. Mon galeriste est presqu’à sec. Je suis pas mal occupé. Trop.

Une dernière question : avez-vous l’impression d’en avoir vraiment fini avec Clearstream ?

Non.