C’est encore à la lecture d’un récit particulier que Davodeau nous invite. Celui d’une initiation croisée. Pour qui ? Pour les ignorants du titre : Etienne Davodeau lui-même et Richard Leroy qui, s’ils excellent chacun dans leur domaine, sont de complets novices dans la discipline de l’autre : la bande dessinée, bien sûr, pour Leroy et la culture viticole pour Davodeau. Pendant plusieurs mois, Davodeau va donc arpenter les vignes de Leroy pour suivre les différentes étapes de la vinification (ébourgeonnage, palissage, rognage, vendange), visiter ses caves pour sentir l’évolution du vin, déguster beaucoup de millésimes aux 4 coins de la France et ainsi tenter de saisir sa relation à la terre. Quant à Richard, il va visiter une imprimerie, les bureaux d’un éditeur, des salons de bd ; rencontrer des auteurs comme Guibert, Gibrat ou Mathieu et aura des livres à lire le soir pour se faire une idée de ce qu’est le métier d’auteur de bd…

C’est ce qu’on doit appeler la maturité ! Car finalement peu importe le sujet abordé : Davodeau est un tel raconteur d’histoires qu’il pourrait tout aussi bien aborder des thèmes comme la parade nuptiale du cacatoès ou les problèmes de prostate chez les hommes de plus de 60 ans et nous captiver encore. J’exagère bien sûr un tantinet au passage mais même avec un « scénario » mince et sacrément osé (on peut au passage saluer le travail de son éditeur qui démontre la confiance dont l’auteur a besoin pour mener à bien ce genre de projet plus « risqué »), l’auteur tire encore une fois un très beau récit.

En grande partie parce que notre homme s’intéresse vraiment à ses personnages. Il veut les montrer sans fard, dans ce qu’ils ont de plus complexe, mais avec bienveillance. Du coup, il n’a pas son pareil pour les rendre attachants et incroyablement proches, humains. En plus, ici, avec Richard, Davodeau est aussi tombé sur un bon « client » : passionné (il veut une proximité physique avec son travail, c’est pourquoi il « écoute » ce que sa vigne a à lui dire, et est adepte de biodynamie : il pulvérise des dilutions de boue et d’eau pour aérer la terre ou de silice pour dynamiser le feuillage vers le ciel !), direct (il ne prend pas de gants lorsqu’il donne son opinion, notamment à propos des livres qu’il a lus : « Moebius ? Non, c’est pas bon. Ses planètes, ses bestioles, ses élucubrations, tout ça, pfff…c’est fatigant ») et entier.

Et toujours ce dessin simple mais très lisible et sensible et ces trouvailles scénaristiques (certaines scènes sont refaites une seconde fois, comme au cinéma, parce que la première « prise » était exagérée ; un dialogue s’instaure à un moment entre la narration off de Davodeau et les bulles de Richard, pas d’accord, qui lui répondent ; une planche dessinée par Trondheim lui-même vient répondre, comme si on était en direct, à une question posée à son sujet par l’ignorant en bd) qui lui permettent de conserver l’attention du lecteur tout au long de ces 270 pages.

Bref, encore un très bon cru, simple et singulier à la fois, véritable ode à l’ouverture aux autres. A déguster dés maintenant, accompagné d’un petit vin de Loire, si possible un « Noël de Montbenault 2004 », bien sûr !

(BD – Futuropolis)