Ce nouvel « Aire libre » n’est pas un récit comme les autres. Il s’aventure en effet sur des terres rarement empruntées par la bande dessinée. C’est un documentaire sur un centre thérapeutique : le château des ruisseaux du titre, situé dans l’Aisne. Un centre pilote qui a pour objectif d’aider les toxicomanes de toutes sortes à redevenir clean grâce à des méthodes novatrices : abstinence totale, groupes de parole et isolation complète (walkman, tv et livres sont interdits) pour obliger nouveaux arrivants et anciens à communiquer, à partager pour s’entre-aider.

C’est là que Jean débarque, à 33 ans, pour ce qui sera peut-être sa dernière chance. Poly-toxicomane, il a commencé par voler sa famille puis ses amis pour s’acheter de la drogue, de l’alcool ou des médicaments, puis est devenu, avec un copain de défonce, voleur « professionnel » dans les grands magasins du boulevard Haussmann pour pouvoir se fournir le soir venu. Jusqu’à ce que le copain en question meure d’une overdose sous ses yeux dans une sanisette de Paris. Et que lui fasse une tentative de suicide quelques semaines plus tard…

C’est le passage de Jean (et d’autres toxicos présents en même temps que lui au centre) et son expérience au château que Vincent Bernière et Frédéric Poincelet nous proposent de suivre dans ce récit : les premiers symptômes du manque, ses doutes quant à sa capacité à résister à la tentation, la parole qui se libère petit à petit, ses relations avec les autres, l’analyse de ce que cachent sentiments et émotions, l’aide apportée par d’anciens patients du château désormais presque (on ne l’est jamais totalement) guéris…

Une immersion âpre et souvent terrible (la vie des drogués est pleine des souffrances qu’ils infligent, à eux-mêmes mais aussi à leurs proches) dans le monde de la dépendance qui tire sa force du dispositif narratif  sobre, minimaliste et très efficace choisi par Bernière : pas de récitatifs, très peu de décors, il se concentre sur les protagonistes et laisse libre court aux pensées introspectives et à la parole (que les auteurs ont d’ailleurs décidé de ne pas enfermer dans des cases), pour une véritable mise à nu libératrice. Le dessin réaliste de Poincelet fait le reste : son trait (tel celui d’un Ludovic Debeurme) n’a pas son pareil pour traquer douleur, gêne, timidité ou honte sur les visages ou dans les gestes. Une œuvre singulière qui prouve une nouvelle fois que la bande dessinée peut aborder tous les genres. A découvrir.

 

(Récit complet – Aire libre)