Quelle joie de revoir The Ex presque cinq ans après un excellent concert à l’Emo’s d’Austin, Texas. A l’époque, j’étais loin d’imaginer que je les retrouverais dans ma ville natale ! En ce 8 juin 2008, les hollandais jouent au 6PAR4, à Laval, et pas avec n’importe qui puisqu’il s’agit du saxophoniste Gétatchèw Mèkurya, l’une des deux figures, avec Mulatu Astatke (révélé au grand public grâce à son travail sur la bande originale du ‘Broken Flowers’ de Jim Jarmusch), les plus emblématiques de ce qu’il est communément appelé l’Ethio-Jazz. L’affiche est excitante car elle laisse supposer une alchimie jouissive entre les protagonistes et leurs univers. Leur rencontre ne date pas d’hier. Depuis longtemps, on connaît l’amour que les bataves portent à la musique africaine…les amenant même à faire une tournée en Ethiopie. En 2004, à leur concert anniversaire, The Ex invite Gétatchèw à Amsterdam. Deux ans plus tard, en retour, l’éthiopien demandera à The Ex de participer à son album ‘Moa Anbessa’ (Terp). Gétatchèw ne parlant pas l’anglais,The Ex ne parlant pas l’amharique, leur langage est pourtant commun. Leur entente et amitié scellées. Leur complicité les amène depuis quelques temps à des tournées en France, Belgique et Pays-Bas. Immanquable !

Et inoubliable car dès le départ on sent une osmose parfaite. Pas besoin d’être connaisseur pour se faire happer par ce tourbillon de notes festives pleines de couleurs. Les guitares d’Andy et Terrie, la batterie de Katrin épousent parfaitement l’air qui sort de l’instrument du septuagénaire – des airs presque tous tirés du répertoire traditionnel éthiopien. Entre musique éthnique, jazz, bebop, brassband et punk rock pour danser, pour avoir la banane. Pour apprécier aussi tout le talent de chaque musicien qui n’a d’autre objectif que de se faire plaisir pour faire plaisir. L’ambiance est chaude, enjouée et elle ne retombera pas une seule seconde (trois rappels ne suffisaient sans doute pas…). Du côté des instruments à vent, il y a Brodie West au sax alto et l’impressionnant clarinettiste Xavier Charles. Je vois pour la première fois Colin McLean, l’ex-bassiste de Dog Faced Hermans…un peu coincé dans sa tenue vestimentaire…hihihi. Seul manque Joost Buis, le trombone. Imaginez un peu toute cette bande sur scène ! Malgré toute cette somme de talents, on sent chaque musicien emprunt de la même humilité. Comme à son habitude, GW Sok se met en retrait (mais ne quitte pas la scène) lorsqu’il n’a plus de textes (comme ‘what is the heart of everything ?’ sur le très beau ‘Sethed Seketelat’) à déclamer. Terrie, grand gosse, joue les troublions hilares en shootant dans une bouteille d’eau pour arroser ses acolytes, en venant souvent chatouiller les côtes de Brodie du bout de sa guitare… Gétatchèw ne dépareille pas avec son sourire malicieux. Le coeur d’un enfant généreux, d’un musicien heureux de s’exprimer dans le langage de sa passion. A 70 ans, il prend visiblement un énorme plaisir à jouer et à partager. C’est même lui qui incitera tout le monde à réinvestir la scène pour un énième rappel. Le registre des titres est très varié, ce qui fait qu’il est impossible de s’ennuyer. Une fusion de styles pleine de bonté entre exotisme, douceur, intensité et énergie. Les guitares, l’électricité de The Ex ne viennent en rien travestir l’esprit traditionnel de ces morceaux à la beauté sempiternelle. Un merveilleux danseur éthiopien montre tout son talent sur l’euphorisant ‘Aynamaye Nesh’. Impressionnant tant l’homme sait libérer tous ses membres en rythme, en souplesse et avec une grâce magistrale. Soirée de bonheur où pendant près de deux heures, le monde n’existe que dans cette communion des sons, des esprits et des sens.
Pourquoi parler de ce concert et retrouver cette chronique dans notre rubrique dvd? Tout simplement parce que le très bon film de Stéphane Jourdain reprend tout ça ou presque serais-je tenter d’écrire. Il met en scène le travail en studio des morceaux qui composent l’album ‘Moa Anbessa’ et il vient suivre le groupe en concert dans le cadre de la soirée de clôture du festival Banlieues Bleues. Des répétitions jusqu’à la finalité… où on retrouve toute l’essence de ce projet exceptionnel. Stéphane Jourdain pose son regard avec simplicité et réussit à capter les envies et les ambitions du tentet. Discret en studio, j’aime ensuite la façon qu’il a de glisser son oeil derrière, sur les côtés de la scène. Véritable travail de professionnel qui fait corps avec les gens qu’il aime visiblement. Il joue sur les couleurs; du bleu de la scène aux quelques passages en noir et blanc, en passant par le simple éclairage jaune/orangé du studio. Servi pas de nombreuses caméras, ce film capte tout ou presque car on sent le projet dans sa phase de rôdage, de règlages alors que deux ans après, sur la scène du 6PAR4, c’est une véritable osmose que j’ai pu ressentir. Le projet, entre ce film et ces quelques tournées, a continué d’évoluer, de mûrir, de dégager encore plus d’émotions. On ne peut donc pas en vouloir à Stéphane Jourdain, qui lui, était là au tout début et qui nous régale de ce beau document visuel, de ces belles images. J’aurais pu voir ce dvd et vous en parler avant le concert mais j’ai voulu rester vierge de tout…comme pour mieux me laisser séduire et envahir par cette formation si particulière. Je n’ai pas été déçu. Vraie claque qui vous secoue le cœur et tous les os. Vraie leçon de musique au sens le plus large du terme. Si vous n’avez pas la chance un jour de croiser cette joyeuse bande sur scène, procurez-vous ce témoignage de musique et de fraternité auquel le réalisateur a ajouté une interview de Terrie Ex en Ethiopie et tous les sous-titres nécessaires. Mais vous pouvez faire les deux aussi car je vous garantis que vous n’êtes pas prêt de vous en lasser.

(DVD – Buda Musique)