On avait vraiment envie de l’interviewer, Ludovic Debeurme. Parce que depuis la sortie de son premier livre, « Céfalus »(chez Cornélius en 2002), il a réussi à construire un univers incroyablement singulier (voire étrange parfois) et personnel, n’hésitant pas à parsemer ses histoires de visions cauchemardesques ou d’envolées fantasmées pour mieux explorer névroses, rêves ou bleus à l’âme de ses personnages. Un travail qui a débouché sur deux chefs-d’œuvre : « Lucille » (en 2006) et « Renée » (en 2011), tous deux parus chez Futuropolis. En fait, on sent dans ses récits quelque chose que l’on ne perçoit pas si souvent dans l’Art : un besoin, vital, de raconter, de se raconter ! Pour se libérer de poids, d’expériences trop lourdes à porter. Quand Ludovic Debeurme dessine, il y met tout son être, toute son âme. Pas par choix, par nécessité. C’est cette sincérité, parfois âpre et violente, pour le coup, qui rend ses œuvres si touchantes et que l’on retrouve dans l’entretien qui suit, réalisé via internet.

Avec « Lucille », vous quittiez l’autobiographie de vos livres précédents. Estimiez-vous, à l’époque, avoir fait le tour de ce genre ? Ou préfériez-vous aborder des thèmes personnels de façon moins frontale, moins directe ?
Je n’ai vraiment utilisé le mode autobiographique qu’avec « Ludologie », où je retraçais une partie de mon enfance jusqu’à mes 21 ans, moment où je débutais une psychanalyse. Peut-être reviendrai-je sur ce type d’écriture, mais pour l’heure, je ne me sens finalement pas assez mûr pour éviter totalement l’aspect narcissique et sclérosant qui accompagne le genre. De plus, je ne me sentais pas de parler des aspects peu reluisants de mes proches et de risquer de les blesser. Paradoxal si l’on est en quête de vérité et que l’on omet toutefois une part essentielle de ce qui nous a constitué. J’ai pourtant une certaine tendresse pour « Ludologie », d’où je crois, j’espère, s’échappe une certaine poésie.
Je me sens plus libre d’utiliser maintenant, dans mon travail, le rêve, la fiction, les passages indirectement autobiographiques, les histoires de mes proches, les rencontres qui m’ont bouleversé, les apports littéraires et artistiques… Bref, un matériel dense que je peux nouer ou dérouler à ma guise.

Cela a-t-il été difficile, au départ, d’avoir des personnages, et donc une sorte de filtre, d’écran, entre vous et le lecteur ?
Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un écran opaque. Certains écrans sont révélateurs. On peut y voir naître des projections de notre psyché. Cette forme est, pour moi, libératrice. Je fais partie de ces personnages, et j’approche ainsi mes propres multiples avec plus de justesse.

Vous souvenez-vous comment les personnages d’Arthur et Lucille sont apparus dans votre esprit ? Cela correspondait-il à un moment, à un événement, particulier dans votre vie ?
C’était à une époque de grand trouble affectif, et je ne parvenais plus à dessiner et écrire quoi que ce soit d’essentiel et de personnel. Je ne savais plus où j’en étais. J’avais laissé de côté « Le Grand Autre » que j’avais commencé auparavant. Je suis parti au bord de la mer, là où j’ai grandi  une partie de mon enfance. J’ai commencé à improviser cette histoire chorale. Il devait y avoir pas mal de personnages en parallèle. Je n’ai gardé que les pages où l’on voyait cette fille, Lucille et ce garçon, Arthur.

« Lucille » se terminait par un « fin de la première partie ». Il était donc déjà évident pour vous que vous vouliez faire encore un bout de chemin avec ces deux personnages ?
Je ne pouvais laisser Lucille dans ce dénuement. Je voulais montrer son retour à la vie. J’avais au départ prévu de décrire sa vie jusqu’à ses 30 ans environ. Sous un ton qui s’allègerait. Au final, cela se passe sur une année, Lucille a peut-être 20 ans. Et ça n’est pas spécialement joyeux et léger ! Même si la fin offre de l’espoir.

renée

Il vous a fallu 5 ans pour réaliser « Renée ». Quel sentiment a dominé à sa sortie : le manque ? Le soulagement ? L’excitation ?
« Je vais enfin pouvoir enregistrer ces morceaux de musique qui me hantent!! » : voilà ce que je me suis dit.

Vous expliquez avoir eu besoin de ce temps pour cerner les personnages au plus juste, pour vraiment les comprendre. Pouvez-vous nous parler de votre façon particulière de travailler, basée sur l’improvisation ?
Je laisse les personnages me raconter leur histoire. Ils avancent dans le récit et j’observe leurs modifications au travers de leur parcours et surtout de leurs rencontres. Si je prévoyais de façon définitive le scénario, je me positionnerais en démiurge. Je me situe plus comme un metteur en scène, voire même un acteur. J’entends leur voix. Il faut que je sois juste attentif à ce qu’ils disent et comment ils le disent. On fait souvent des choix logiques dans la vie, mais aussi, parfois, des choix surprenants et en apparence irrationnels. Le temps donne du sens à ces directions étranges. Je m’intéresse à ces chemins que ces personnages prennent et comment ils inscrivent ou subissent leur destin. La part du libre arbitre est une question qui me fascine. C’est là que réside le premier acte créatif. Sauront-ils, saurons-nous, nous inventer nous-mêmes?

Saviez-vous tout de même où vous alliez emmener les personnages et comment « Renée » allait se finir ? 
Il se passe tellement de choses dans une vie. Le temps de l’écriture, qui, dans mon cas, peut prendre plusieurs années, est parcouru de petits et de grands évènements qui me transforment. Comment pourrais-je imaginer le déroulement absolu d’une histoire qui me colle au corps si j’en figeais l’ensemble au départ ? J’ai des grandes lignes, mais d’une part je m’autorise à les bouleverser absolument, et d’autre part, je crois que l’histoire se joue autant dans les digressions, les détails, les incisions dans le récit. Ce qui ne peut advenir que lorsqu’on s’y trouve réellement confronté. Les choix scénaristiques importants sont souvent impossibles à résoudre avant l’heure. Le cours de l’histoire apporte ses éclaircissements. Ce qui me semblait un bourbier 100 pages avant, et que je ne parvenais pas à résoudre en amont, devient limpide en y arrivant. Et ce, parce que les personnages eux-mêmes ont fait leurs choix.
Par ailleurs, je crois aux dérapages, aux accidents en art. Ce sont eux qui nous font parcourir les chemins inattendus, à la rencontre d’une vérité renouvelée. Je ne veux, non seulement, pas me priver d’eux, mais au contraire les faciliter, les accueillir. Laisser le récit ouvert, c’est laisser la possibilité à ces accidents d’advenir et de transformer positivement le récit.

On imagine que cela doit parfois être éprouvant pour vous de se plonger dans les vies souvent sombres et dramatiques de vos personnages. Serait-il, du coup, exagéré de dire que la bande dessinée est à la fois une sorte de souffrance et de plaisir, celui de la création ?
Ce qui est parfois douloureux, c’est le renoncement qu’implique la remise en question artistique. Lorsque l’on commence à trouver des « recettes » dans son travail, un petit savoir-faire, à la fois on s’apaise et en même temps on commence à mourir.
Je cherche plutôt l’apaisement du côté de l’acceptation du renoncement.

En même temps, on a l’impression qu’il s’agit quasiment d’un besoin pour vous d’écrire vos livres, comme une catharsis, une façon de se libérer d’un poids…
Spécialement depuis « Terra Maxima » et « Renée », j’ai accepté de livrer ce qui me faisait mal. Avec « Terra Maxima », je me sentais libéré et calmé le soir, après avoir réalisé un dessin où j’avais, parfois à force de luttes, parfois plus « magiquement », su y déposer mes angoisses. Leur donner un corps.
C’est plus difficile à ressentir immédiatement avec la bande-dessinée, où l’on est projeté dans un long récit, et où l’apaisement arrive avec la fin de la réalisation du livre. Le reste du temps on est livré à une forme de tension latente. Cela va du « vivable » jusqu’au calvaire ! On attend ou on espère la rédemption qui est censée arriver avec le mot fin !

Par exemple, dans « Lucille » ou « Renée », les relations père/enfant sont très difficiles, pour ne pas dire plus…On ne peut s’empêcher d’y voir là une façon d’analyser et peut-être de comprendre votre propre relation avec votre père…
Oui, c’est un thème dont je prends de plus en plus la mesure de son importance dans mon travail. C’est comme si le rapport mère-enfant avait fait écran au rapport père-fils. A tel point qu’il n’y avait que des pères morts dans mes récits. D’ailleurs le nom de mon nouveau groupe avec Fanny Michaëlis, s’appelle FATHERKID. Fanny est aussi dessinatrice et nous avons en commun cette image récurrente de l’enfant-vieux.

Cela semble être aussi le thème de départ de « Terra Maxima », qui vient de paraître (chez Cornélius) il y a peu également. Pourriez-vous nous parler de la genèse de cette œuvre et de ce vers quoi vous vouliez aller ?
C’est la deuxième grande période trouble de ma vie. Peut-être la plus extrême. J’y ai sondé des territoires de ma psyché que je ne souhaite pas contempler à nouveau ! Tout du moins pas hors de la création artistique. « Terra Maxima » a été en quelque sorte le garde-fou qui m’a permis de traverser ce raz-de-marée sans sombrer complètement.
Cette expérience, a, je crois, modifié considérablement mon rapport au dessin.D’autres thèmes, comme le viol, les troubles alimentaires ou la violence, sont récurrents dans vos œuvres…
J’ai fait quelques très bonnes rencontres dans ma vie, qui ont été positivement décisives. Et au moins une, très mauvaise, qui a malheureusement marqué assez durablement mon enfance. Pendant des années, je n’ai plus fait confiance aux adultes. Je ne me sentais libre que dans cet endroit de forêt et de falaise où j’ai grandi la moitié de l’année. Le reste du temps, je me refermais sur moi-même et mes songes. Le meurtre du pédophile dans « Renée », a fait sortir une colère terrible qui était en moi depuis si longtemps. Je savais assez tôt à l’avance qu’il allait y avoir cette scène, mais je ne savais pas quelle forme elle allait prendre. Je pensais être plus neutre. En fait, j’ai libéré une violence salutaire. Pour ce qui est des troubles alimentaires, j’en ai souffert jusqu’à ces 16 ans. Ils ont fait place ensuite à un certain nombre de phobies, notamment autour de la nourriture. J’ai appris à aimer manger avec le temps… Et la psychanalyse.

Votre dessin a beaucoup évolué entre « Lucille » et « Renée » : il est maintenant plus travaillé, plus fin, plus précis. Cette évolution est-elle naturelle ou était-ce une volonté marquée de votre part d’aller dans ce sens ?
« Renée » évolue d’un dessin plus précis et hachuré à un dessin plus souple et minimal. L’un me sert pour des scènes plus illustratives et figées dans le temps, ou encore pour décrire précisément la physionomie et les attitudes psychologiques des personnages. L’autre pour évoquer le mouvement, la légèreté, la continuité narrative. Je me suis autorisé ici à me servir des différentes formes graphiques que j’avais à ma disposition pour tenter de donner davantage de sens au récit.

lucille

Votre travail graphique me fait désormais beaucoup penser à celui de Daniel Clowes. Au-delà du compliment (c’est un auteur que j’aime beaucoup), est-ce quelqu’un dont vous vous sentez proche et dont le travail vous a influencé ?
C’est un très grand raconteur d’histoires. Son style littéraire et les tournants brillants et hors-normes que prennent ses histoires sont magnifiques. Mais même si je reconnais une adéquation parfaite entre son dessin et ce qu’il raconte, je n’ai, graphiquement, pas été directement influencé par celui-ci. Je perçois les similitudes. Mais je pense qu’elles viennent davantage d’une technique d’encrage propre à une « école » américaine, avec un trait de contour assez épais et solide et des hachures nettes. Des œuvres comme celles de Robert Crumb, ou Charles Burns, que je regardais quand j’avais 16, 17 ans, et qui m’ouvraient la voie d’une autre bande dessinée. Un peu comme la ligne claire, on range facilement les dessinateurs par famille. On m’a rangé plutôt du côté de « la hachure », et d’un trait américain. Je me sens aussi proche d’un Maurice Sendak, ou d’un Otto Dix. Mais aussi d’un trait parfois plus simple et épuré. Je suis un grand fan d’Yves Chaland et de Sempé. Même si ça ne saute peut-être pas aux yeux !

Quels autres auteurs ont été vos grandes influences graphiques et narratives ? Et quels sont les auteurs actuels dont vous admirez le travail ?
Je cite des noms dans le désordre et hors genres artistiques: Kiki Smith, Chapman brothers, Samuel Beckett, Gilles Deleuze, Jacques Lacan, Cassavetes, Amos Kollek, Coltrane, Will Eisner, Forest, certaines séries comme « Carnivale », sont un tel renouveau du rythme du cinéma, c’est très inspirant.
Actuellement en bd, des gens comme Renée French ou encore Amanda Vahamaki représentent un travail à la fois poétique et troublant.

Et puis il y a la musique, l’une de vos autres grandes passions. J’ai vu, par exemple, que vous étiez lecteur du fanzine Abus Dangereux. Quels sont les groupes qui vous enthousiasment actuellement ? Pour quelles raisons ?
Liars, par exemple. Ils synthétisent une énergie liée au rock et s’aventurent sur des territoires soniques proches de la musique contemporaine. Je cherche encore le groupe de rock qui s’autoriserait des improvisations libres dignes des meilleures heures du free.

Vous jouez vous-même de la guitare. Vous jouiez il y a quelques temps dans une formation de jazz manouche. Vous continuez à faire des concerts ?
Je continue parfois de donner des concerts de jazz. Plus vraiment manouche. C’était il y a 20 ans, le manouche, quand j’ai commencé la guitare, mon père écoutait ça quand j’étais enfant, c’est comme la forêt de mon enfance. Un endroit de sécurité et de nostalgie. J’essaie d’inventer aujourd’hui une musique plus personnelle. Je ne sais pas vraiment dans quel genre ranger ces compositions. Ca emprunte au rock pour le son, et peut-être pour une certaine instrumentation, mais aussi au jazz pour certaines idées, harmonies, tendues et modales, et surtout pour l’idée de laisser l’improvisation prendre le contrôle pendant les lives. Je me rends compte que le rock est une musique très codifiée, et qu’il est souvent difficile de le faire sortir du cadre « chanson ». L’improvisation a été plus ou moins bannie de son répertoire. J’ai été nourri, assez jeune, par des gens comme Denis Colin et Pablo Cueco, pour qui l’improvisation est au cœur de la musique et de l’idée de liberté, de recréation et de réinvention permanente qu’elle peut véhiculer.

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On peut entendre deux morceaux que vous avez composés sur votre page myspace. On y retrouve le côté inquiétant et sombre de votre univers graphique. La guitare de l’intro de « Word of Mountain » me fait d’ailleurs penser à des groupes punk-noise comme Jesus Lizard. Est-ce un groupe et un genre que vous écoutez ?
J’aime l’idée de pouvoir faire sortir cette colère qui est en moi d’une façon créative, autant en musique qu’en dessin. En ce qui concerne la musique, c’est nouveau que je commence à me l’autoriser. Ces groupes expriment une violence sombre qui me parle. Mais j’aime aussi les thèmes très lyriques et puissants d’un musicien tel que Josh Homme au sein de ses différents groupes. Là encore, je me retrouve contradictoire : consonant et dissonant, lyrique et brut. J’ai mis tellement de temps et d’énergie pour tout juste commencer à assumer ces paradoxes en dessin, et maintenant je me lance dans cette aventure avec la musique.  Je ne sais pas si c’est vraiment raisonnable, mais ce qui est sûr c’est que je n’arrive pas à m’arrêter! Et puis la musique, c’est la possibilité d’être dans un acte créatif avec l’autre, et ce, dans l’instant présent. Le contraire du dessin, où la solitude du travail règne, et le moment de la présentation est différé. J’ai besoin des deux. Je ne suis pas à un paradoxe près!

La musique vous avait en tout cas amené à collaborer au « Lac aux Vélies », livre/cd avec Nosfell. Pouvez-vous nous parler de cette aventure ?
C’est une rencontre artistique et amicale fondamentale. J’admire son travail. Et cela m’a aussi beaucoup aidé à matérialiser des choses qui étaient présentes en musique et que je n’avais pas assumées. La musique qu’il a faite avec Pierre Le Bourgeois, dernièrement, pour le spectacle de Decouflé, est fabuleuse. Ces deux là, Nosfell et Pierre, se donnent tous les soirs comme si leur vie en dépendait.

Enfin, pourriez-vous nous parler des livres sur lesquels vous êtes en train de travailler et de vos projets à venir ?
J’ai notamment un projet pour les éditions Cornélius. J’essaie de respecter ce pacte que j’ai avec moi-même : un livre chez Cornélius, un livre chez Futuropolis, en alternance. J’ai aussi de nouveaux projets d’expositions pour la peinture.