L’univers de Turunen est un monde complètement décalé, peuplé de super-héros, de lapins, de cow-boys et d’extraterrestres (une fiche type est d’ailleurs fournie à la fin de chaque chapitre si l’on veut faire une déclaration d’observation d’ovni…). Certainement la façon dont l’auteur se sent dans la société finlandaise. Son alter ego dans le récit ne s’appelle-t-il d’ailleurs pas Intrus ? Un « héros » qui, s’il a un trou qui traverse sa tête de part en part (en souvenir d’une balle tirée par accident qui avait fracturé la hanche du dessinateur alors enfant), ne nous en raconte pourtant pas moins un quotidien très semblable (et aussi banal) au nôtre : projet d’achat d’une maison, commande d’un livre sur internet, désir d’enfant de sa femme, visites de sa maman un brin possessive…Mais un quotidien complètement déréalisé par la transformation des protagonistes : ses amis deviennent ainsi des lapins ou des momies, sa mère est « Buisson ardent », petite créature aux grands yeux constamment en flammes, et sa compagne R-Raparegar, une super héroïne masquée. Turunen réinvente littéralement sa vie. Peut-être pour l’enjoliver, la sublimer et la rendre, in fine, plus supportable.

Du coup, quand sa compagne lui annonce (très normalement, comme si elle racontait qu’elle était passée acheter des escalopes chez le boucher) qu’elle a une tumeur cancéreuse au cerveau, le réel fait un retour violent et complètement inattendu dans le récit. Car même mises à distance par ces stratagèmes narratifs, Turunen nous (et se) rappelle alors que c’est bel et bien sa vie et celle de sa compagne qui se jouent ici. Le dessin aux fausses allures enfantines, juste composé d’un trait au crayon fin et précis, avait contribué à nous le faire oublier.

Un récit étrange et singulier (comme toujours avec Turunen), parfois un brin absurde, qui mêle différents niveaux de réalité et joue avec le statut de la bande dessinée pour mieux nous surprendre.

 

(Récit complet – Frmk)