Vous n’en avez peut-être pas beaucoup entendu parler, mais le 24 septembre 2005 a eu lieu à Bar-le-Duc (Meuse) une manifestation nationale qui a rassemblé 6000 personnes (venues de la région, mais aussi de tous les départements français et même d’Allemagne ou de Hollande) contre l’enfouissement de déchets nucléaires, que ce soit en Meuse, à Bure, ou ailleurs. Comme la majorité des Français (les sondages le prouvent), ces 6000 personnes s’opposent au programme nucléaire de notre pays. Pourtant, leur avis semble importer peu aux gouvernements actuels qui, sous l’impulsion de Chirac, ont décidé la construction de nouveaux réacteurs nucléaires, les EPR (European Pressurized Reactor) dont le premier devrait voir le jour à Flamanville, dans la Manche. Ils ont aussi signé un accord avec les autres pays riches pour l’implantation d’un nouveau type de centrale thermo-nucléaire (l’ITER) en France, à Cadarache, dans le Var. Et qu’importe si on n’a pas encore trouvé de solution pour gérer les déchets engendrés en énormes quantités par ces centrales.

Pour y voir un peu plus clair dans ces décisions, je vous propose de vous parler dans un premier temps de Bure et de vous présenter ce que cache, en fait, ce laboratoire de recherches pour ensuite replacer ce projet dans le cadre plus général du nucléaire, véritable exception à la française, dans notre pays. Enfin, nous terminerons par un aspect positif : les oppositions, très importantes, qui sont apparues, pour refuser le futur que nos gouvernants nous préparent.

Alors, Bure, c’est quoi, c’est où ? Bure-en-Barrois est un petit village situé en Lorraine, dans le département de la Meuse pour être tout à fait précis (voir carte). Ce village a eu la chance (sic !) d’être choisi en 1991 pour l’implantation d’un laboratoire de stockage de déchets nucléaires géré par l’ Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs). Ce laboratoire a vu le jour suite à la loi Bataille du 30 décembre 1991 relative aux recherches sur la gestion des déchets radioactifs. Son article V évoque « les laboratoires souterrains destinés à étudier les formations géologiques profondes où seraient susceptibles d’être stockés ou entreposés les déchets radioactifs à haute activité et à vie longue ». La loi est claire et le terme de « laboratoire » semble aller dans ce sens : en 1991, le but de Bure est de déterminer si le stockage de déchets nucléaires peut se faire en sous-sol. Pourtant, presque 15 ans plus tard, et malgré beaucoup de doutes scientifiques concernant la faisabilité d’un tel projet, il semble évident que Bure était, dés le départ, bien plus qu’un laboratoire. Les recherches scientifiques qui s’y déroulaient avaient en fait pour but réel de préparer le stockage des déchets. C’est ce que démontre, notamment, l’édifiant livre de Ben Cramer et Camille Saïsset intitulé « La descente aux enfers » (paru aux éditions L’esprit frappeur) dont je me suis beaucoup inspiré pour la rédaction de ce dossier. Tout était en place pour cela. A commencer par une propagande impressionnante. Cela a débuté par le choix des mots : à Bure, il y a un laboratoire. « Laboratoire », ça rassure parce que ça apporte une caution scientifique. Cela laisse à penser que l’on respecte le principe de précaution. Mais le laboratoire ne sera en fait qu’un centre de stockage. Tout de suite, ça fait moins scientifique. Mais « stockage » n’est pas non plus utilisé par hasard. Le stockage, comme le démontrent Ben Cramer et Camille Saïsset, a une connotation plutôt positive. Cela donne aussi l’impression que c’est temporaire. C’est bien mieux qu’ « enfouissement », qui, du coup, est moins rassurant parce que presque synonyme de définitif. Et c’est pourtant bien de cela dont il s’agit.

Cela s’est poursuivi par l’édition d’un magazine d’informations trimestriel (que l’on peut recevoir par abonnement gratuit à Laboratoire de Recherche Meuse/Haute-Marne, Andra, BP9, 55290 Bure, si l’on veut se faire une idée par soi-même) distribué dans les boîtes aux lettres. Intitulé « La vie du labo », il s’emploie, bien sûr, en apportant de pseudos cautions scientifiques, à rassurer les populations de Meuse et de Haute-Marne, les plus proches de Bure. Des cassettes vidéo présentant le labo de façon avantageuse ont été envoyées aux écoles des départements. Des visites guidées (sur présentation d’une pièce d’identité, façon peut-être d’éviter les gêneurs…) ont été organisées sur le site. Des réunions ont été montées. Et, bien sûr, c’est le nerf de la guerre, de grosses sommes (on parle ici de millions d’euros) ont été versées aux deux départements tous les ans. Serait-ce en dédommagement pour avoir accepté de transformer leurs départements en poubelles nucléaires ? C’est l’impression que cela donne en tout cas… L’histoire nous a appris qu’une telle propagande est souvent orchestrée par des personnes qui ont quelque chose à cacher. Et à Bure, il y a effectivement beaucoup à cacher.

La roche à l’étude à Bure est une couche argileuse située entre 400 et 600 mètres de profondeur. Le projet prévoit d’y creuser des galeries pour y entreposer les « colis » (là encore, « colis » fait mieux que « déchets »). Une question se pose d’emblée : comment évaluer précisément l’évolution des différents éléments chimiques et radioactifs dans la roche sur des millions d’années (c’est la durée de vie de certains éléments des déchets) ? Des chercheurs, indépendants de tout organisme, participant eux aussi aux recherches ont soulevé des problèmes très précis. Le premier concerne de possibles séismes qui mettraient, bien sûr, en danger le stockage. Comment être sûr de l’évolution sismique dans la région sur une si longue période ? Pour information, il y eut le 22 février 2003 un séisme de magnitude 5,4 sur l’échelle de Richter dans la région. Son épicentre se situait à 95 km du site de Bure.
Le second concerne la présence d’eau au fond des puits creusés. Cela pourrait bien sûr favoriser la circulation des fuites s’il y en avait. Enfin, le troisième pointe du doigt la présence de failles dans la roche. Ces failles empêchent le stockage d’être sûr et hermétique. D’autre part, les colis de déchets nucléaires dégagent une telle chaleur qu’il faut les éloigner les uns des autres et donc prévoir de grandes superficies de stockage (de l’ordre de plusieurs dizaines de kilomètres carrés), ce qui augmente les risques potentiels. Mais là encore, on peut dormir tranquille puisque « La vie du labo » (dans le numéro de printemps 2004) nous dit que « les résultats expérimentaux du Laboratoire de Bure devraient être transposables sur une zone d’environ 200 kilomètres carrés ». Vous apprécierez le conditionnel que j’ai volontairement souligné car il me fait personnellement froid dans le dos.

Entre 1992 et 2003, 2223,8 millions d’euros ont été dépensés (par l’Andra, la CEA, la Cogema, Edf, etc.) pour les recherches dans le cadre de la loi Bataille. Ces dépenses ont concerné trois axes : la séparation/transmutation et le conditionnement spécifique ; la faisabilité d’un stockage en formation géologique profonde et le conditionnement et l’entreposage en surface. Il est étonnant de constater l’absence d’axe de recherches portant sur la protection et la sécurité de l’homme et de l’environnement… Pendant ce temps-là, la date fatidique approche : courant 2006, l’Andra doit remettre au Parlement un rapport sur la faisabilité d’un stockage en formation géologique profonde. Le gouvernement se prononcera alors sur le passage du laboratoire à un stockage définitif. On l’imagine mal avoir mis tant d’argent dans ce projet pour finalement faire marche arrière au dernier moment. D’autant que le gouvernement sait qu’il a besoin de Bure pour son programme nucléaire. Et tant pis s’il n’y a eu qu’un site de recherches (la loi Bataille stipulait qu’il fallait DES laboratoires) et que ce site est loin de présenter toutes les garanties de sécurité. Après tout, on ne sera pas directement concernés dans quelques centaines d’années…

L’exception française n’est pas que culturelle, elle est aussi nucléaire. Remarquez , parler de « culture nucléaire » (expression utilisée par Ben Cramer et Camille Saïsset) pour notre pays semble logique. Rappelons qu’avec ses 17 ou 18 centrales, ses 58 réacteurs, la France est le pays le plus nucléarisé au monde en terme d’électricité produite par le nucléaire. 200 000 personnes sont employées dans l’industrie nucléaire en France. La Cogema est le 2ème producteur d’uranium naturel du monde occidental. Et on compte 750 transports annuels de matières hautement radioactives que ce soit par route, train ou bateau, dans notre pays (chiffre donné par Greenpeace). C’est la fameuse exception française car la grande majorité de nos voisins européens et des autre pays riches ont freiné leurs programmes nucléaires quand ils ne les ont pas gelé. En France, le danger du nucléaire ne nous fait pas peur. Tchernobyl ? Cela ne pourrait, bien sûr, pas arriver en France ! Et puis tout le monde sait que le nuage radioactif s’est arrêté à la frontière… Cela ne doit pas nous faire peur car, comme d’habitude en ce moment, ce sont les impératifs économiques qui priment.
En effet, après avoir exporté des centrales nucléaires dans le monde entier (comme en Irak en 74 ou au Pakistan en 78), la France continue de miser sur le nucléaire comme figure de proue scientifique et économique. Dans ce contexte, Bure lui servirait à démontrer qu’en plus d ‘être en pointe pour le stockage des déchets TFA (le site de Morvilliers, ouvert en 2003 dans l’Aube, était le premier du genre), elle est aussi dans le peloton de tête pour les sites d’enfouissement. Bure pourrait permettre d’exporter notre « savoir faire » vers les pays qui sont infestés de déchets et qui cherchent un moyen de s’en débarrasser. Ou encore permettre de négocier le stockage de déchets européens en sous-sol contre forte rémunération. A ce petit jeu-là, Bure pourrait devenir LE centre européen de stockage. C’est d’autant plus envisageable que depuis le 12 décembre 1993 et la convention de Londres, il est interdit de rejeter en mer des déchets radioactifs. Les Français, les Anglais et les Américains en ont profité jusque dans les années 70 (on parle de 100 000 tonnes de déchets russes, américains et britanniques déversés dans des conteneurs en béton au fond de l’océan Atlantique). Les Russes continueront d’ailleurs cette pratique jusqu’au début des années 90. Mais maintenant, il leur faut trouver une autre solution. Les déchets nucléaires sont devenus un véritable business. Certains Etats pauvres commencent d’ailleurs à monnayer le stockage de déchets sur leurs terres. C’est aussi le cas d’un pays moins pauvre : la Russie. Poutine, depuis Juin 2001 (il a fait adopter des amendements à la loi sur la protection de l’environnement par le parlement), propose ainsi d’accueillir des déchets étrangers (on ne sait pas où, mais on peut imaginer que ce sera en Sibérie, voire en Tchétchénie, loin de Moscou en tout cas…) moyennant 20 milliards de dollars sur 20 ans. En tout cas, 250 000 tonnes de déchets hautement radioactifs (provenant de 437 réacteurs commerciaux) attendraient d’être mis en lieu sûr. Et les stocks mondiaux augmentent de 71 tonnes chaque année. Il y a donc un marché. Mais la France, on l’a compris, doit faire face à une rude concurrence ! Voilà pourquoi il faut à tout prix convaincre l’opinion publique de la sécurité du nucléaire, une « énergie propre ». Cela passe, comme d’habitude, par la propagande. Le Monde Diplomatique (numéro de février 2004) révèle ainsi dans un article intitulé « Canicule, médias et énergies renouvelables » (écrit par Philippe Boret) qu’ « en 2001 et 2002, EDF a été l’un des premiers annonceurs de Radio France. Pour France Inter, c’est même, entre novembre 2002 et octobre 2003, le 4ème annonceur avec un budget de 1,3 million d’euros. Dans la presse quotidienne nationale, ce budget a été de 4,5 millions d’euros pour la période novembre 2002- octobre 2003 ». Voilà qui explique certainement pourquoi les grands médias rejoignent facilement la pensée dominante du nucléaire. Et parlent rarement des autres façons de produire de l’énergie.

la maison (en cours de rénovation) qu'a achetée l’association Bure Zone Libre pour organiser la résistance…

Car le nucléaire n’est pas une fatalité ! Mais c’est clairement le choix politique de la France pour notre futur puisque, rappelons-le, le lancement du programme de construction de nouveaux réacteurs, les EPR (alors même que la France produit déjà plus d’électricité qu’elle n’en consomme et est donc obligée d’en exporter, souvent à pertes) a été officialisé par Chirac. Alors que certains pays européens investissent massivement dans les technologies renouvelables, la France n’a que le nucléaire en tête. Ainsi, fin 2002, l’Allemagne produisait 278 Mégawatts grâce à ses installations photolvaïques contre 17 en France. A la même date, nos voisins produisaient 12000 Mégawatts grâce à l’éolien contre 150 en France. En 2001 et 2002, il y eut 1,5 million de mètres carrés de capteurs solaires thermiques installés en Allemagne contre 0,1 chez nous. On l’aura bien compris : les énergies autres que le nucléaire ne sont pas notre priorité ! D’ailleurs, en 2003, seulement 2% des crédits publics accordés aux recherches l’ont été aux recherches sur les énergies renouvelables. Contre 90% au nucléaire (chiffres donnés par le Monde Diplomatique). Dont une bonne partie a été allouée au Labo de Bure. Nous revoilà donc en Meuse : la boucle est bouclée ! Tout cela tend à prouver que le gouvernement a vraiment besoin d’un site de stockage comme Bure pour poursuivre son programme économique nucléaire. Et comme c’est le seul site en France…

Il est difficile de rester optimiste face à ces choix dénués de bon sens qui mettent en péril les générations futures. Et encore, nous n’avons pas parlé du nucléaire militaire, à propos duquel il y aurait beaucoup à dire également. Ce sera peut-être pour un autre dossier… Pourtant, l’opposition reste active et ne se décourage pas. A l’image d’une association, Bure Zone Libre, qui, grâce à des dons, a acheté une vieille maison dans le village même de Bure. Maison que des bénévoles sont en train de rénover et qui se veut la maison de résistance au laboratoire. Bure Zone Libre organise des actions, des réunions, des festivals (le premier, intitulé « Ne pas laisser faire », a eu lieu les 29, 30 et 31 Juillet derniers) pour organiser l’opposition. Si vous avez envie de les soutenir (ils ont besoin d’argent) et d’aider à la rénovation de la maison, vous pouvez adhérer et faire un don (déductible à 60% des impôts) à : Bure Zone Libre – 2 rue de l’église – 55290 Bure.

Une pétition demandant un référendum local sur le projet circule également : fin 2005, 28000 signatures avaient été recueillies en Haute-Marne et 16000 en Meuse (pour une population de 200 000 habitants). Rappelons-nous que les gouvernements sont élus pour représenter le peuple et qu’il ne peut donc pas lui imposer des choses qu’il ne veut pas. Pour que ce principe basique soit respecté, il faut bien sûr continuer à lutter. En signant les pétitions, en s’informant (voir en annexe les sites internet et autres articles de presse très recommandés) et en donnant de la voix. L’occasion nous en sera donnée les 15 et 16 Avril 2006 à Cherbourg où le réseau Sortir du Nucléaireet le collectif régional L’EPR non merci, ni ailleurs, ni ici ! (composé d’associations comme Attac, Greenpeace ; de la confédération paysanne ou de partis politiques comme la LCR ou les Verts) organisent un grand rassemblement (avec manifestation, forums, spectacles, expos…) contre l’EPR de Flamanville et la relance du nucléaire.

Schéma de principe d’une architecture de stockage (tiré du numéro 2 de « La lettre du Clis » (comité local d’information et de suivi) qui s’emploie, lui aussi, à rassurer tout le monde.

ANNEXES

Voici des sites fort intéressants :
www.sortirdunucléaire.fr
www.worldwatch.org/topics/energy
www.lesverts.fr/energie
www.burestop.org

Côté lecture :
– l’incontournable « La descente aux enfers nucléaires » de Ben Cramer et Camille Saïsset chez L’esprit frappeur
– Le dossier « Energie » publié dans le Monde Diplomatique de Janvier 2005 (pour avoir des infos sur la consommation énergétique dans le monde, la fin proche des réserves d’énergies fossiles ou les différentes possibilités pour les remplacer).

Enfin, je vous conseille un documentaire TV édifiant qu’Arte a diffusé début Janvier qui s’intitule « Greenpeace : opération Plutonium » (d’Eric Guéret) qui pointe du doigt les dangers des transports de déchets radioactifs et le manque de transparence de l’état au sujet de tout ce qui concerne le nucléaire.