Une fois n’est pas coutume : si Noctambule nous avait jusque là habitués à une démarche littéraire — les auteurs y adaptant des œuvres ou proposant des romans graphiques — ce nouvel opus est au contraire en prise directe avec le réel puisque « La dernière image » est un reportage.

On y suit en fait le voyage qu’a effectué Gani Jakupi (entre autres journaliste et écrivain exilé en Espagne) au Kosovo en 1999, sur les terres de son enfance, pour en tirer un papier sur l’après-guerre dans la région. Le reportage en question fut financé par un magazine espagnol en échange de l’exclusivité des retrouvailles de l’auteur avec sa famille, dont il n’avait plus de nouvelles depuis le début des bombardements. Une première compromission qui avait alors paru acceptable à Jakupi mais qui annonçait peut-être ce qui allait suivre. Car alors qu’il rencontrait des paysans en deuil racontant leurs expériences dramatiques, partait à la découverte de villages entiers complètement détruits et pillés par les milices serbes ou se rendait sur les lieux où des charniers avaient été découverts, l’auteur se rendit progressivement compte que ce qui intéressait surtout Domingo, le photographe qui l’accompagnait, c’était de pouvoir prendre des clichés sensationnalistes -Jakupi posant devant une fosse commune, l’incendie d’une maison dont le propriétaire avait collaboré avec la police serbe- bien plus que son histoire à lui…

Le témoignage (l’objectif de départ du voyage) sur le drame vécu par les kosovars, que dessinent ses rencontres touchantes ainsi que les différents villages en ruines et les lieux désolés visités, se double alors, comme en surimpression, d’un second récit : celui de la confrontation de Jakupi avec ce qu’il est en train de vivre, avec son expérience de reporter sur le terrain. Car les horreurs qu’il entend et voit viennent progressivement à bout de sa résistance d’être humain et l’obligent à réfléchir à la façon dont il doit rendre compte de ces drames et de ce conflit ainsi que de la limite déontologique à ne pas dépasser…

Une réflexion qu’il fait émerger dans son récit superbement mis en images (un trait vivant et expressif qui contraste avec les teintes marron-jaunes des gouaches) et qu’il prolonge dans le dossier bonus qui suit dans lequel il interviewe de célèbres reporters photographes (Ron Haviv, Santiago Lyon ou Javier Bauluz) pour aborder avec eux les différentes thématiques liées à leur métier : éthique, objectivité, neutralité, distance, émotion, dangers, motivations…

Si le récit en lui-même peut parfois paraître décousu et manquer un peu de clarté, il permet d’engager, en contexte, le débat sur le métier de journaliste. Et forme avec le dossier un ensemble passionnant, proposant en plus une multitude de pistes et de liens permettant de prolonger la lecture. Vivement recommandé !

 

(Récit complet –Noctambule)