Tokyo, une fille aux cheveux rouges, vit sur un atoll irradié isolé du continent. Son mec, un tigre qui joue du ukulélé, lui fait une crise de jalousie parce qu’il vient de la surprendre en train d’embrasser El Rey, un lion qu’il déteste parce que lui sait jouer de la guitare électrique. Du coup, Tokyo est « fui » (comprenez : elle a le blues) et va voir sa copine Atoll dans son café pour se remonter le moral. Là, au fond du troquet, elle rencontre Mitchell, un soldat vétéran accro aux émissions de La Serrure, une star du porno. C’est pile à ce moment-là que Draw, la troisième fille de la bande, débarque au café avec, à ses trousses, des hommes poissons qui veulent lui couper la main parce qu’elle déshonore Dieu en dessinant ses tatouages sur la peau de ses clients…

Ce n’est jamais évident de résumer l’intrigue d’une série de Joann Sfar mais là c’est encore plus compliqué que d’habitude ! Il faut dire que cette fois, le niçois n’a pas fait dans la demi-mesure, allant jusqu’au bout de ses envies créatrices et délires graphiques. Scénario encore plus déjanté qu’à l’accoutumée (censé permettre à l’auteur de « puiser dans la violence régressive et décomplexée des comix amerloques et des peurs japonaises »), narration hautement imprévisible (le découpage et la mise en page varient au gré des humeurs de Sfar, alternant cases classiques, plans d’une même scène entremêlés sur la même page ou différentes scènes que l’on suit en même temps : la principale au centre, la seconde, en plus petit, dans la marge) et dessin free de rigueur (son goût pour le dessin « jeté », pour lequel il est parfois critiqué d’ailleurs, est ici poussé à son paroxysme, comme par provocation, rendant certaines cases difficilement lisibles) : Sfar a clairement voulu se débarrasser ici des conventions et autre « bien-pensance » du 9ème art pour ne garder qu’une seule chose : le plaisir de raconter une histoire graphique. L’auteur a donc décidé de n’en faire qu’à sa tête, livrant dans cet « ouvrage écervelé » (comme il le dit lui-même) ici ses réflexions sur la violence, l’amour ou l’indépendance des artistes s’il en a envie, mêlant là des clichés de « vraies » personnes, façon roman photo, à ses dessins ou glissant, ailleurs, un hommage à Moebius ou une apparition complètement anachronique de son Grand Vampire.

Et il a bien raison ! Parce que son « Tokyo » (hautement cathartique, notre homme en profitant pour y régler ses comptes avec ce qui l’énerve, des fanatiques religieux à ceux qui le critiquent tout en le copiant…), s’il n’est pas toujours facile à suivre, avec ses textes sortant parfois d’un peu partout de la page et ses frises décoratives délirantes, ne ressemble à rien d’autre qu’à du Sfar !

(Série – Dargaud)