Le drôle de livre que voici ! Sous-titré « Roman graphique », ce pavé (plus de 400 pages tout de même), est un récit complètement polymorphe : alternant prose romanesque, dessins pleine page muets ou découpage en cases avec phylactères, il a décidé d’explorer tous les possibles de la relation entre images et textes, renouvelant, au passage, sans cesse, l’intérêt du lecteur. Du côté de « l’histoire », c’est tout aussi surprenant. On a ici à faire à une sorte de conte qui met en scène des enfants mais qui s’adresse bel et bien aux adultes car « Les enfants pâles » est un récit dur et violent. Dans son univers, une féroce crise économique a jeté des foyers entiers dans les rues et affame toute la population. Désespérées et totalement acculées, certaines familles ont commencé à tuer leurs enfants pour leur éviter les souffrances de la faim, rapidement imitées par presque toutes les autres. Voyant leurs copains, frères ou sœurs disparaître, ceux qui en avaient réchappé jusque là comprirent et, un soir, s’enfuirent. 19 d’entre eux quittèrent ainsi la ville et se retrouvèrent dans la plaine, autour de Jonas. Celui-ci, le plus âgé d’entre eux, prit rapidement la tête de la petite troupe et lui fixa un objectif : rejoindre la forêt, qu’il présenta comme une sorte de paradis où toutes leurs souffrances et autres malheurs seraient oubliés…

Le long périple qui suit et l’expérience d’auto-gestion de ce groupe d’enfants est l’occasion pour les auteurs de plonger dans l’inconscient enfantin : d’explorer ses peurs (celles de la nuit, de la forêt), ses angoisses (se voir abandonné par ses parents ou même pire : qu’ils vous fassent du mal), ses fantasmes aussi (de toute puissance, par exemple) mais aussi d’interroger la façon dont on se construit quand on est enfant. Car une fois livrés à eux-mêmes, et alors qu’ils ont finalement le « champ libre », les gamins n’inventent rien de nouveau mais reproduisent au contraire des schémas déjà connus qu’ils ont intégré inconsciemment ou qu’on leur a inculqués. Ainsi Jonas s’impose-t-il rapidement comme un chef qui tient autant du messie que du dictateur et dont la bonne parole est écoutée religieusement par les autres. Et quand elle ne l’est pas (il y a toujours quelques réfractaires, c’est bien connu), Jonas impose le châtiment pour qu’elle le soit ensuite. Et la majorité laisse faire, silencieuse…

En faisant référence à nombre d’épisodes bibliques, mythologiques ou historiques, le récit semble finalement démontrer que la part de libre arbitre s’avère finalement très faible dans cette construction… A moins que tout cela n’ait été rêvé par Thomas, seul survivant de cette « aventure », et que ce ne soit que l’expression nocturne de son désir d’émancipation, lui qui, dans la dernière partie du récit, vit dans un château, choyé par une femme (sa mère ?) qui l’entoure d’un amour étouffant. Allez savoir avec ce livre malicieux qui s’ingénie à brouiller les pistes et pose plus de questions qu’il ne donne de réponses…

Une lecture riche et singulière, pas vraiment du genre tranquille pour le lecteur car elle le bouscule dans ses habitudes et le dérange par son questionnement. Mais c’est bien sûr ça qui la rend digne d’intérêt.

(Récit complet – Futuropolis)