Une première scène qui se passe en 1888 et qui nous montre des colons mener une expédition punitive contre des « indiens » coupables de leur avoir volé quelques brebis. Puis une seconde qui se déroule en 1915 : cette fois, nous sommes dans un comptoir établi par des migrants allemands. On y voit de nouveaux arrivants venir se fournir en matériaux divers ou des indiens Mapuches commercer avec Karl, le gérant. Avec la troisième, on fait de nouveau un bond en avant de 9 ans pour se retrouver dans une tente indigène dans laquelle un vieil homme enseigne ses secrets à sa petite fille métis…

Difficile de prime abord de comprendre où Jorge Gonzalez veut nous mener. Et puis progressivement le brouillard matinal de Patagonie se lève et les différentes pièces du puzzle se mettent en place : avec Grana, Isabel Maniqueque ou les frères Botillo, c’est bel et bien l’histoire d’une famille que retrace ici l’auteur. Celle d’Alejandro Aguado, parti à la recherche de ses ancêtres pour retrouver ses racines. Une histoire qui se confond presque parfaitement avec celle de la terre qui les a vus vivre : avec les autochtones arrivés, selon la légende, lors du retrait des glaciers il y a près de 10 000 ans, la colonisation européenne, la « conquête du désert » par les différentes dictatures argentines pour faire main basse sur cette immense région sauvage, l’arrivée des dignitaires nazis parvenus à s’enfuir à la fin de la seconde guerre mondiale ou le combat actuel des Mapuches pour récupérer leurs terres que de riches européens comme Benetton se sont accaparés…

La Patagonie. Un immense territoire auquel Gonzalez rend ici un vibrant hommage. En racontant, par l’entremise de ces différents protagonistes dont le destin s’entremêle, son histoire, bien sûr. Mais aussi en faisant un livre qui lui ressemble, avec ces dessins pleine page ou même double page, assez fréquents, qui mettent en exergue sa beauté sauvage et inhospitalière au travers de peintures sombres et opaques, et cette narration, au rythme volontiers contemplatif, qui demande patience et abnégation au lecteur.

Un roman graphique fleuve (plus de 260 pages avec, en épilogue, un coup de projecteur sur la genèse du récit) pas vraiment facile d’accès mais à la singularité et à la poésie attachantes. Très recommandé.

 

(Récit complet – Aire libre)