Si l’on ne sait pas par où commencer une chronique, il y a toujours ce « truc » d’écriture que l’on peut utiliser : parler de ce que l’on a ressenti à la lecture du livre. Et en ce qui concerne ce tome 3 (et toute la série d’ailleurs), cela simplifie alors de beaucoup les choses : oubli de tout ce qui a autour de vous, communion avec l’histoire, extase graphique, bref, un véritable blast artistique ! Après 2 premiers tomes extraordinaires, et alors qu’on le sentait potentiellement en route pour son chef d’œuvre, on pouvait craindre le faux pas de dernière minute, la chute de Larcenet dans le sprint final. Rien de tout cela avec « La tête la première ». Bien au contraire, l’auteur réussit une nouvelle fois à nous faire vivre la trajectoire de Polza comme rarement un roman (graphique ou non) l’a fait avant lui. A peu à peu nous rendre proche et même sympathique cet anti héros que tout (sa monstrueuse obésité, ses manières repoussantes, ce qu’il a fait à Carole Oudinot) nous dit pourtant de repousser. A nous faire ressentir de l’empathie et de l’attachement pour celui que les flics continuent de cuisiner pour qu’il en arrive enfin à ce qu’ils veulent entendre : ce qu’il a fait à Carole et qu’il l’a tuée !

Si « Blast » est une pure merveille de roman graphique -vrai, touchant, fort, et j’ai envie d’ajouter existentialiste, dans le sens où il donne l’impression d’approcher parfois très près de la vérité de la vie et de la condition de l’Homme- c’est certainement parce que l’auteur y investit beaucoup de lui-même. « Blast », c’est en effet une sorte de projection cathartique pour l’auteur et Polza, celui qu’il aurait peut-être pu devenir s’il avait fait des choix différents à certains moments de sa vie. Il est clair que les ressemblances entre les 2 hommes sont nombreuses : mort de leur père alors qu’ils étaient assez jeunes, goût pour la marginalité, peur de la mort, image négative d’eux-mêmes liée à leur surpoids (s’il ne pèse pas 150 kilos comme Polza, Larcenet avoue avoir souffert de ces quelques kilos en trop qu’il a toujours eus), une certaine misanthropie…Lorsqu’il dessine « Blast », Larcenet se téléporte en quelque sorte dans le corps de Polza et imagine ce qu’il aurait pu être, les gens qu’il aurait pu rencontrer, comment il aurait évolué s’il avait fait le choix d’une vie autre, différente, parallèle à notre société : à passer son temps à dormir dans les bois pour contempler la nature et les animaux, à aller de maison vide en maison vide pour se protéger du froid l’hiver et se nourrir, à laisser le hasard le mettre sur le chemin de rencontres parfois magnifiques (celle de Carole) ou innommables (celle des frères Vladimir et Illitch) et à attendre la venue du blast, quitte parfois à l’aider en prenant de l’héroïne…

Une catharsis qui permet également à l’auteur de réfléchir aux grandes questions qui le taraudent : la différence, la normalité, la folie, la paternité, le regard de l’autre, la mort…sans essayer de donner de réponse tranchée, entièrement noire ou blanche, mais en explorant au contraire ce qu’il peut y avoir entre les 2. D’où toutes ces nuances de gris que l’on trouve dans les superbes lavis qui donnent tant de profondeur au trait fin spontané et expressif de Larcenet. Tout simplement magistral !

(Série en 4 tomes – Dargaud)