Quand l’association Dessin’Acteurs lui propose une résidence d’artiste de 2 semaines à quelques kilomètres de la zone interdite de Tchernobyl, Emmanuel Lepage accepte d’emblée, enthousiaste. Puis, peu à peu, le doute s’installe, la peur aussi, de s’exposer trop longtemps aux radiations et de mettre sa vie en danger. Sans parler de la pression de sa famille qui ne comprend pas vraiment pourquoi il veut se rendre là-bas. Résultat : quelques mois avant de partir le voilà atteint d’une crampe de l’écrivain, incapable de dessiner…Rassuré par Morgan et Pascal qui organisent la résidence sur place, il décide tout de même de prendre le train en compagnie de Gildas Chasseboeuf, autre artiste avec qui il séjournera dans une maison de Volodarka…

Une fois sur place, si le trait est au départ un peu raide et hésitant, l’auteur se remet cependant à dessiner, utilisant du matériel ne nécessitant pas trop d’efforts (fusains, pinceaux…). Il croque des habitants du village, dessine des paysages mais se rend rapidement compte qu’il se heurte à une difficulté qu’il n’avait pas prévu : lui qui est venu ici pour rendre compte de cet incident nucléaire, qui entraîna la mort de milliers de liquidateurs venus sécuriser les lieux en urgence, provoqua des millions de cancers partout en Europe et obligea l’évacuation de 300 000 personnes de cette zone de 30 km carrés déclarée par la suite interdite, ne parvient pas à capter cette tragédie du 26 avril 1986. Comment en effet représenter l’invisible, l’inimaginable, l’indicible ? Il reste bien sûr la centrale elle-même et son sarcophage de béton mais autour, rien. A part des villages abandonnés et des personnes qui vivent, travaillent, cultivent à quelques kilomètres de là. Bien entendu le tic-tic-tic du dosimètre (qui mesure la radioactivité ambiante) de Pascal est là pour rappeler le danger qui rôde et la mort qui guette mais c’est bel et bien les couleurs du printemps, la joie des enfants, l’ambiance des soirées arrosées de vodka, bref la vie dont Lepage est maintenant témoin et qu’il dépeint du coup dans ses dessins…

C’est cette expérience forcément hors du commun et marquante (ce n’est pas à chaque résidence que l’on doit porter masque et gants de latex pour dessiner…) que l’auteur raconte ici : les doutes qu’elle a provoqués, le questionnement artistique qu’elle a stimulé, les surprises (on vit et on rit encore à quelques kilomètres de Tchernobyl !) qu’elle a occasionnées. Un témoignage qui sonne juste parce qu’il est sincère et ne cache rien des sentiments qui habitent son auteur. Rare aussi car peu d’artistes restent si longtemps à proximité de la zone interdite. Et superbement mis en images : le travail graphique évoluant graduellement d’un noir et gris sombre à la couleur et mêlant portraits ainsi que paysages, très spontanés puisque réalisés sur le vif, et dessins narratifs aquarellés réalisés une fois rentré en France. Un très beau livre à mi-chemin entre reportage, carnet de voyage et réflexion artistique. A ne pas manquer !

(Récit complet – Futuropolis)