« Jours de destruction jours de révolte » : le nouveau Sacco ? Oui et non. Il s’agit en fait d’un essai signé Chris Hedges (célèbre pour son engagement et aussi pour avoir été récompensé du Pulitzer -prix le plus prestigieux qu’un journaliste puisse recevoir- en 2002) illustré par Joe Sacco qui a aussi adapté certaines des interviews qu’il contient en bandes dessinées. Une forme hybride, rarement utilisée, qui a pourtant le double avantage d’incarner les personnes qui témoignent, de les rendre tangibles, concrets tout en évitant le côté fastidieux que certains essais peuvent avoir.

Il y a deux ans, nos 2 hommes ont donc parcouru les territoires américains pendant quelques semaines pour, en quelque sorte, radiographier la réalité de la vie de la première puissance mondiale. A la façon d’un Howard Zinn (dont on ne se lassera jamais de conseiller la lecture de son indispensable « Une histoire populaire des Etats-Unis »), qu’Hedges cite d’ailleurs ici à plusieurs reprises, les auteurs sont allés à la rencontre de gens simples, du peuple, pour voir quel était leur quotidien à eux. Ils sont allés voir des Amérindiens de la réserve de Pine Ridge, dans le Dakota du sud, des résidents des centres villes abandonnés comme à Camden (New Jersey), des habitants de Virginie occidentale où les mines de charbon à ciel ouvert pullulent et à Immokalee (Floride), plaque tournante de l’industrie maraichère américaine.

Ce qu’ils en ont rapporté est éloquent : derrière la façade clinquante de Wall Street et les paillettes du rêve américain agitées par les grandes firmes Goldman Sachs ou Chevron, beaucoup de gens souffrent et sont laissés pour compte, l’environnement est détruit et pollué (cela parait inouï mais en avril 2011 la chambre des représentants s’est opposée à 240 voix contre 184 à l’adoption d’une législation reconnaissant la réalité du réchauffement climatique)…Les chiffres livrés en préambule de l’ouvrage sont, à ce sujet, plus que parlants : des pays industrialisés, les Etats-Unis affichent, entre autres, le plus haut taux de mortalité infantile, le plus fort taux de pauvreté, la plus forte disparité salariale, le nombre le plus faible de jours de congés payés et de maternité, le plus fort taux d’émissions de CO2 et de consommation d’eau par habitant, le plus fort taux d’homicides…La liste dressée par Hedges, continue, longue…

Pour les auteurs, le responsable de cette situation désastreuse est évident : le capitalisme de laisser-faire qui exploite les gens et les ressources pour atteindre son seul et unique objectif : le profit. Bâti sur le génocide programmé des Amérindiens (qui se morfondent maintenant dans leurs réserves et se réfugient la plupart du temps dans l’alcool pour oublier) pour s’accaparer leurs terres, c’est lui qui a ensuite été à l’origine du système esclavagiste et des nombreuses guerres menées par les Etats-Unis au XXème siècle à travers le monde pour défendre leurs intérêts et qui continue maintenant son œuvre en détruisant et polluant, par exemple les Appalaches (les sociétés de charbonnage dynamitent ses sommets pour mettre à jour de nouveaux filons), ainsi qu’en asservissant les ouvriers maraichers sans papiers venus du Mexique, d’Amérique centrale ou d’Haïti par leurs dettes (au passeur qui leur a fait traverser la frontière mais aussi au contremaître qui leur trouve du travail) et leur peur d’être expulsés. Sans parler de la corruption rampante qui gangrène la société américaine et empêche les subventions de bénéficier à ceux qui en ont vraiment besoin.

La démonstration d’Hedges est édifiante. Et si, pour lui, « les puissants ne concèdent rien sans qu’on l’exige », l’espoir est néanmoins de mise car partout des poches de rébellion font leur apparition, notamment sous l’impulsion du mouvement « Occupy Wall Street » (que l’on appelle « les Indignés » en France) né le 17 septembre 2011 à New-York et désormais présent un peu partout dans le monde, dont l’auteur analyse les racines, les valeurs et le fonctionnement dans un chapitre final qui appelle clairement à la révolte, comme en atteste cet extrait : « l’alternative est la suivante : soit rejoindre la rébellion, soit rester du mauvais côté de l’histoire. Seule la désobéissance civile peut contrer le pillage et la destruction de l’écosystème, dont dépend la survie de l’espèce humaine. Ne pas s’opposer à ceux qui en sont responsables -les criminels de Wall Street- équivaut à leur donner notre aval. Si vous renoncez à l’ivresse de la liberté et de la révolte, le désespoir et l’apathie vous guettent. Il faut choisir entre se rebeller ou devenir esclave ». Une dernière partie qui clôt avec force et rage cette plongée, très solide (idées et démonstrations sont étayées par des dates, des chiffres ou des renvois précis à des livres ou sites internet), dans l’envers du décor américain. Edifiant et salutaire !

 

(Essai illustré – Futuropolis)