« Konoshiko » est un drôle de récit ! Il est de ces livres véritablement différents qui intriguent, résistent, titillent et finissent par charmer. Car ils expérimentent, cherchent d’autres voies narratives et osent être exigeants avec le lecteur, quitte à le pousser dans ses derniers retranchements. Le genre de livre qui ne se contente pas de raconter une histoire. Et effectivement, « Konoshiko » en raconte plusieurs. La plus évidente est celle du personnage éponyme : l’histoire d’un jeune paysan chinois souffrant de solitude que racontent quelques 300 dessins indépendants réalisés à l’encre de Chine par un certain Raymond Girouard, patient de l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, qui est sommé de les commenter par l’infirmier dirigeant cette séance de thérapie collective pour leur donner un sens.

Mais la série de dessins va changer de propriétaire : elle passera successivement entre les mains de l’infirmier, Robert Adolphe, puis de son supérieur, le docteur Goulet, de sa maîtresse, Thérèse Rançon, puis de Lucien Vernazobre, propriétaire de la célèbre galerie du même nom, puis d’un riche collectionneur chinois, Monsieur Li, et enfin de son fils. Et chaque propriétaire éphémère des dessins raconte, à tour de rôle, leur histoire. Le livre compile donc ces 5 récits de Konoshiko. 5 récits différents évoluant au gré de la personnalité, de la fantaisie et des motivations de ses possesseurs. Oh, ils ont bien des éléments en commun : une belle jeune femme prénommée Isaké, une loutre, un jeune paysan, un rat boiteux et un ours en peluche. Mais chacun varie selon qui le narre. Car chaque observateur/narrateur projette sur l’œuvre d’art ce qu’il a au plus profond de lui : les fantômes de son passé, ses peurs, ses angoisses mais aussi ses fantasmes, ses désirs…Du coup, suivant qui raconte, le conte prend des allures romantiques, initiatiques, dépressives ou sexuelles.

Il y a aussi l’histoire du livre lui-même, les auteurs s’amusant à cultiver le mystère à son endroit et à brouiller les pistes : travail graphique singulier, très proche de l’art brut, qui entre en résonnance avec le fait que son auteur présumé est patient dans un hôpital psychiatrique ; nom de personnage –Girouard- comme une extension de celui de l’un des auteurs –Giard- ; aucun détail sur la répartition des rôles entre Giard et Apostolidès précisé…Qui a fait quoi ? Giard a-t-il illustré le scénario d’Apostolidès ? Ont-ils travaillé ensemble, main dans la main ? Ou bien Giard et Girouard ne font-ils qu’un et Apostolidès, à partir des dessins indépendants qu’il avait déjà réalisés, a imaginé l’histoire (ou plutôt les histoires) qu’ils pouvaient raconter en les arrangeant dans un certain ordre ?

Eh bien, ce sera à vous, lecteurs, de le décider car chaque œuvre d’art raconte une histoire différente à chacun d’entre nous : ce que ce livre, aux frontières de la littérature, des arts plastiques et de la bande dessinée, démontre avec inventivité, talent et malice ! Une expérience de lecture résolument nouvelle !

 

(Roman graphique – Les impressions nouvelles)