Une histoire de famille : voilà ce qu’est ce nouveau récit. Car si Tardi y raconte une nouvelle fois la guerre (mais pour la première fois celle de 39-45), c’est bel et bien parce que son père l’a vécu en tant que soldat et parce qu’elle a marqué à tout jamais sa vie. « Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B » était aussi l’occasion pour l’auteur de renouer le dialogue avec son père. Un dialogue devenu impossible lorsque celui-ci était encore vivant car l’humiliation de la défaite (ce n’est pas grâce à l’armée française que l’on s’est finalement retrouvés dans le camp des vainqueurs…) et de sa captivité (il est resté en camp de travail quasiment 5 ans) avait rendu cet homme aigri, « hargneux, amer, remonté » selon les propres mots de Jacques. Et qu’à force de ressasser les mêmes histoires et de raconter les mêmes anecdotes, il avait fini par lasser ses proches. Voilà pourquoi Tardi a choisi ce dispositif narratif particulier : si c’est bien son père qui endosse le costume de narrateur pour raconter comment il a traversé ces années de guerre, l’auteur se met aussi en scène à ses côtés, en petit garçon, et fait des remarques sur ce que son paternel dit (« Tu l’as déjà dit, papa ! » ou encore « quelle honte ! ») ou lui demande de préciser certains aspects de son récit.

« Moi, René Tardi… » prend donc la forme d’une longue conversation dans laquelle René explique le début de la guerre et comment il a été fait prisonnier, avec son mécano, dans son char puis (et cela représente l’essentiel du livre) le quotidien de 5 années passées dans le camp de travail II B de Poméranie orientale. Il y conte par le menu l’ennui (parfaitement retranscrit par un sempiternel découpage de 3 cases horizontales mis en couleurs dans des tons grisâtres avec juste ici ou là quelques rares touches de rouge), les affres de la faim (l’ennemi numéro 1 des prisonniers), les combines pour se procurer un bout de savon, des cigarettes ou du pain, les plans d’évasion finalement envolés (avec l’assassinat de Chardonnet, le complice et ami, par un Feldgrau) ou les premières leçons d’anglais avec l’arrivée des PG (entendez prisonniers) américains.

Un récit forcément sombre, dur et âpre (« la sauvagerie au quotidien, voilà ce qu’était le Stalag IIB »), excellemment mis en images par le dessin expressionniste et brut de Tardi, qui donne à voir la guerre mais de l’intérieur. Pour que l’on puisse comprendre pourquoi ces hommes sont revenus brisés, dans la peau de vaincus, chez eux et pourquoi ils n’étaient pas toujours très agréables à vivre par la suite.

Une histoire de famille, je le disais en préambule, mais pas seulement sur le fond car pour raconter l’histoire de son père, Tardi a demandé à sa compagne, Dominique Grange (dont le père, qui apparaît d’ailleurs dans le récit, a aussi été prisonnier, dans un autre camp) de rédiger la préface tandis que son fils Oscar s’est chargé du travail de documentation et que sa fille Rachel a réalisé les couleurs…

Un très bel hommage à un père et, avec lui, aux quelques 1 800 000 français qui ont été prisonniers en Allemagne pendant cette guerre dont la parole a rarement été entendue à leur retour (leur souffrance ne valait pas grand chose face aux camps d’extermination et à la Shoah). Et un grand livre !

 

(Récit complet – Casterman)