entretiens_joan_sfarQue Thierry Groensteen, éminent spécialiste de la bande dessinée (il a dirigé les cahiers de la bande dessinée dans les années 80, le musée de la bande dessinée d’Angoulême dans les années 90, fondé les Editions de l’An 2 et enseigne aujourd’hui à l’Ecole Supérieure de l’Image à Angoulême) s’intéresse de plus près à Joann Sfar n’a rien d’étonnant en soi, le quarantenaire niçois étant l’un des auteurs les plus singuliers, inventifs et prolifiques de ces dernières années. Le fait qu’il soit un « bon client » quand il s’agit de parler de ses livres et de son art n’était pourtant pas forcément un avantage puisqu’il fait partie, du coup, des dessinateurs qui donnent le plus d’interviews. Mais en le rencontrant pour plusieurs longs entretiens répartis sur plus d’un an entre 2011 et 2012 (le livre comporte 288 pages !), Groensteen a cette fois réussi à créer des conditions, certainement une intimité aussi, qui lui ont permis d’aborder nombre de thèmes chers à Sfar : ses racines juives, son enfance à Nice, sa formation artistique, sa vision du dessin, ses modèles, ses projets, en allant au cœur des choses.

Cela donne un livre précieux, passionnant pour qui lit Sfar car il donne l’opportunité rare de le voir se livrer vraiment. L’auteur s’y montre comme à l’accoutumée : volubile, outrancier, parfois un brin arrogant, il a un avis sur tout. Mais d’autres facettes de sa personnalité, plus inattendues, apparaissent aussi, comme cette fragilité qui affleure parfois, notamment quand l’auteur évoque ce besoin (qui viendrait de l’éducation de son père) de toujours vouloir prouver qu’il est capable de réussir dans ce qu’il entreprend et de constamment se mesurer aux autres (ce qu’il nomme son penchant pour le « concours de bites »).Ce qui explique pourquoi, après avoir sorti plus de 100 livres de bande dessinée, Sfar est devenu directeur de collection (chez Gallimard, avec « Bayou »), s’est frotté au cinéma (« Gainsbourg, la vie héroïque » puis « Le chat du rabbin »), a été commissaire d’exposition (pour l’expo « Brassens » à la cité de la musique) et va bientôt sortir ses premiers romans (en mars chez Albin Michel) !

Notre homme est en fait resté un grand gamin touche à tout (il mêle philosophie, monstres, amour, littérature et aventure, entre autres, dans ses livres) à qui il faut sans cesse de nouveaux jouets pour continuer à s’amuser. Mais rassurez-vous : il avoue ici avoir toujours besoin de revenir à son joujou originel : son papier et ses crayons, son « cheval à bascules » à lui…Un très beau portrait, richement illustré d’extraits de ses œuvres mais aussi de photos rares et de quelques dessins inédits, indispensable pour les fans.

 

(Entretiens – Les impressions nouvelles)