A l’occasion de la grande rétrospective que le Centre Pompidou consacre à l’œuvre de Salvador Dali, les éditions du Musée parisien ont demandé à la collection Aire libre et à un auteur d’évoquer la vie du célèbre artiste catalan. S’attaquer à la personnalité extravagante et complexe du pape du surréalisme aurait sans doute fait reculer beaucoup de dessinateurs. Pas Baudoin qui a décidé de relever le défi. Avec un panache et un talent évidents !

Ceux qui connaissent l’œuvre de Baudoin se doutent que celui-ci ne pouvait décemment pas livrer une biographie académique et convenu d’un artiste comme Dali. Bien sûr, notre homme revient sur les moments clés de la vie de celui qui porte le prénom de son frère mort (un choix parental funeste qui le poursuivra toute sa vie) quelques années plus tôt : son enfance, solitaire, à Figueres, les étés passés à Cadaqués, dont les paysages de bord de mer ont tant influencé son imaginaire, son éducation artistique à l’école d’art de Madrid, ses rencontres avec Bunuel, Borges ou De la Serna, les morts de sa mère et de sa grand-mère maternelle en 2 ans de temps alors qu’il était encore jeune, la relation ambigüe avec Garcia Lorca (Dali n’était pas homosexuel mais l’aimait), l’aventure du surréalisme avec Breton, Eluard ou Man Ray, l’entrée de sa muse et femme Gala (qui était venue le voir avec son mari d’alors, Eluard, mais ne le quitta plus jamais) dans sa vie…Mais il instaure aussi tout au long du récit un véritable dialogue (qui devient d’ailleurs le principe narratif du récit, Baudoin se dessinant en train de discuter de Dali avec une jeune fille) avec l’artiste et ses œuvres pour tenter de percer le mystère de ses nombreux paradoxes et autres zones d’ombre -rêves d’immortalité, mysticisme dans la dernière partie de sa vie alors qu’il avait toujours été antireligieux, mégalomanie (il lui arrivait de déclarer : « Je suis un génie ! »), accès de violence, amour fou pour Gala, rapprochement avec Franco dans les années 60 qui le décorera même de la plus haute distinction espagnole, mises en scène dans des happenings très médiatisés et façon, très mercantile, de gérer son Œuvre sur la fin de sa vie- et de comprendre, in fine, qui était l’homme derrière l’artiste.

Une évocation graphiquement flamboyante et habitée (où l’on retrouve le trait typiquement charbonneux du niçois dans une mise en page souvent très libre), Baudoin se confrontant régulièrement aux œuvres de Dali pour les réinterpréter à sa façon en y ajoutant quelques personnages (un Dali jeune, une Gala superbe, une sauterelle…) et nous proposer une véritable plongée dans l’inconscient de l’artiste à l’instant de la création. Une démarche incroyablement osée, tout à fait iconoclaste et inattendue mais parfaitement judicieuse quand le sujet du livre est Dali ! Vraiment un très beau livre, témoignage de la rencontre de deux univers artistiques réellement singuliers.

 

(Biographie en 1 tome – Aire libre/Centre Pompidou)