Journal_corpsDepuis la renaissance de Futuropolis en 2005, la maison d’édition, de livre inspiré en projet ambitieux, a pris des allures de bédéthèque idéale, réunissant ce qui se fait de mieux dans la bande dessinée d’aujourd’hui. David B., Blutch, De Crécy, Davodeau ayant, entre autres (la liste n’est pas exhaustive), rejoint l’éditeur depuis, il ne manquait plus que quelques auteurs pour que le tableau soit complet. Dont Larcenet qui rejoint ici Futuro, avec une œuvre dans la grande tradition (on se souvient tous du fabuleux travail d’illustration de Tardi sur « Voyage au bout de la nuit ») de la maison : un roman mis en dessin.

Le roman en question, c’est le « Journal d’un corps » de Pennac, proposé bien sûr ici dans son texte intégral. Un texte qui prend la forme d’un journal intime pas comme les autres puisque le narrateur (et l’auteur…) s’est imposé une contrainte de taille : chaque entrée ne devait parler que du corps. La perception de celui-ci quand on est enfant, la découverte de l’érection, l’apparition des premiers poils pubiens puis de l’éjaculation, la chimie de l’amour, la douleur, la maladie, les interventions chirurgicales ou la vieillesse (et avec elle les rhumatismes, pertes de mémoire et peur d’Alzheimer) : le père de Lison (on ne connaîtra jamais son vrai nom puisqu’il avait demandé à sa fille de préserver son anonymat en cas de publication) a ainsi régulièrement consigné, et ce jusqu’au jour de sa mort, à 87 ans et 19 jours, les expressions de son corps et les rapports entretenus avec lui.

Un texte magnifique, à la fois drôle et émouvant, qui nous donne à voir une vie sous un autre angle, presqu’uniquement physique (et parfois métaphysique aussi). Erudit (les références à d’autres œuvres ou à la mythologie sont légion), beau et inventif aussi avec ses expressions imagées (les « pets toussés »), ses aphorismes malicieux (« Avec l’âge, les raideurs se déplacent »), ses théories originales (comme celle sur les règles féminines) ou ses bons mots (« Et puis, je n’aime pas son odeur. Je l’aime mais je ne peux pas la sentir. En amour, il n’y a pas d’autre tragédie ») qui saisissent à merveille l’essence de la vie.

Une œuvre que Larcenet met en dessin avec enthousiasme et talent dans une édition superbe (grand format, papier épais, couverture cartonnée) qui met vraiment l’ensemble en valeur. Notre homme ne s’est bien entendu pas contenté d’illustrer scolairement le roman mais se l’est au contraire approprié pour en proposer ensuite, en quelque sorte, une nouvelle lecture, sa lecture, respectueuse mais subjective. Ainsi si certains dessins, purement réalistes sont simplement factuels, d’autres, les plus nombreux, sont, au contraire carrément surréalistes car ils tentent de rendre compte des métaphores utilisées par Pennac (ainsi ce dessin qui montre le narrateur, en proie à une forte angoisse, se promenant, au milieu de la foule, caché derrière un masque représentant son propre visage, souriant, cette fois). Larcenet use en fait de tous les registres –humoristique, métaphorique, grave ou même érotique- pour rendre au mieux sa perception, sa vision de ce Pennac.

Un Larcenet voltigeur, en liberté, soulagé de la contrainte de la case que l’on doit parfois répéter pour faire avancer un récit, qui donne l’impression de goûter ici, de nouveau, au plaisir simple, originel, quasi enfantin, du dessin, alternant trait direct et spontané, brut, et dessin plus minutieux et approfondi, constitué d’une multitude de coups de crayon entrecroisés (comme celui, poignant, de la page 353). Un travail graphique brillant qui colle si parfaitement au texte qu’après quelques dizaines de pages seulement on en oublie qu’il ne s’agit pas là d’une collaboration entre les 2 auteurs mais d’un travail à partir d’une œuvre préexistante. C’est dire que les univers de Pennac et Larcenet étaient faits pour se rencontrer. D’ailleurs, preuve en est définitivement faite par le récit lui-même quand apparaît, sur la fin du journal, la maladie du narrateur, et avec elle les blastes ! Mais oui, vous avez bien lu, des blastes : des cellules meurtrières, inaptes à la production de globules, exactes homonymes de la série chef d’œuvre actuellement en cours de Larcenet qui paraît chez Dargaud ! Si cela n’était pas un signe…Un très grand livre !

(Futuropolis/Gallimard – Roman mis en dessin)