chateau_sableQuelques estivants viennent passer une journée ensoleillée dans une petite crique isolée, à l’abri des regards. On installe les parasols, on se baigne, l’adolescente rebelle va s’isoler dans les rochers, on commence à construire des châteaux de sable : bref, c’est une journée de vacances tout à fait normale. Normale jusqu’à ce que l’on découvre le corps inanimé d’une jeune fille dans l’eau et que l’on se rende compte, quelques minutes plus tard, que le petit Félix a grandi de plusieurs centimètres depuis son arrivée à la crique et que son maillot de bain est maintenant trop petit pour lui !

On n’avait pas parlé de « Château de sable » à sa sortie en 2010 sur Positiverage : sa réédition chez le toujours intéressant éditeur indépendant suisse Atrabile nous permet de réparer notre erreur…Erreur ? Que dis-je ? Crime de lèse-majesté oui ! Car s’agissant de Frederik Peeters, on aurait dû se douter de la qualité de ce « Château de sable » ! Un récit effectivement très surprenant et déstabilisant, comme souvent avec notre homme, même si le scénario est ici signé Pierre Oscar Lévy. Le fantastique (comme la science-fiction dans « Lupus » ou « Aâma », autres œuvres incontournables du dessinateur d’ailleurs) y est utilisé comme une sorte de miroir que les auteurs nous tendent et qui reflète nos vies. LA vie !

Car si « Château de sable » commence comme une chronique sociale, avec ces ados en pleine rébellion, cet immigré rapidement accusé du meurtre de la jeune fille et cette famille de la haute, pour ensuite prendre des allures d’enquête policière, c’est l’apparition de son caractère fantastique qui dévoile la vraie nature du récit : une allégorie. L’allégorie de la vie. Vous l’avez peut-être compris : la crique est un endroit à part, une sorte de fenêtre ouverte sur une autre dimension qui prend les individus au piège et les oblige à constater les dégâts de cette malédiction qui les frappe : leurs corps vieillissent de façon accélérée, très accélérée même, de plus d’un an par demi-heure, en fait. D’ailleurs, le temps de faire cette découverte et un chien et une belle-mère sont déjà morts de vieillesse. Un rapide calcul suffit alors aux autres vacanciers pour se rendre compte que le lendemain matin, ils seront tous morts, à part peut-être les 2 plus jeunes enfants…A partir de cette prise de conscience, les 2 auteurs ne font en fait qu’observer. Ils observent les réactions et les attitudes, différentes face à l’inéluctable, face à cette « malédiction » qu’est la vie. Il y a ceux qui ont envie de faire l’amour, pour en profiter avant de mourir, ceux qui restent prostrés, incapables de ne plus rien faire, ceux qui pensent à se suicider en couple, pour rester libres jusqu’au bout ou ceux qui continuent comme si de rien n’était, et s’extasie devant la naissance d’un bébé…

« Château de sable » est une réussite totale, à tous les point de vue : scénaristique, narratif ou graphique (Peeters réussit ici une gageure : rendre les marques successives de ce vieillissement de son trait en noir et blanc typique), mais il faut avouer que c’est aussi un sacré cadeau empoisonné que nous font là les 2 auteurs car voir ces vies défiler en accéléré, qui ne durent que 24 heures ou un peu plus, ne manque pas de vous laisser un drôle de goût amer dans la bouche, une fois le livre refermé. 24 heures, 20, 60, 80 ans : au bout du compte, quelle différence cela fait ? Et le lecteur de repenser, mélancolique, à l’innocence de son enfance, à la rencontre de sa femme, à la naissance de ses enfants ou à son arrivée dans l’équipe Positiverage…

Un petit chef-d’œuvre ! Rare en effet sont les œuvres à avoir un impact si puissant sur le lecteur. Une sorte de conte existentialiste fantastique que l’on prend de plein fouet, sans s’y attendre.

(Récit complet – Atrabile)