carton_blemeUne grande métropole, dans un futur (espérons pas trop) proche. La criminalité, avec un nombre de chômeurs et de SDF extrêmement élevé, atteint des records ! Et malgré les hausses de ses effectifs et de ses salaires, la police n’arrive plus à suivre. Du coup, le ministre de l’intérieur a fait passer une loi, la loi Salvanty, qui décrète qu’une partie de la population seulement sera dorénavant protégée. Les citoyens ayant obtenu un coefficient de santé supérieur à 22,23 % suite à leur bilan médical semestriel obligatoire se verront remettre un carton bleu, qu’ils devront montrer pour continuer à bénéficier des services de la police. Les autres, qui grèvent de toutes façons déjà le budget de la sécurité sociale, se verront remettre un carton blême et devront désormais se débrouiller seuls pour se protéger. Dans ce contexte, être nommé, comme le divisionnaire Héclans, à la tête de la B.C.U.I. (Brigade Criminelle Urbaine d’Intervention) n’est pas forcément une bonne nouvelle. Surtout quand une affaire de meurtres violents perpétrés par un serial killer sur des « cartons blêmes » vous tombe sur les bras…

L’intérêt du roman originel de Pierre Siniac tient évidemment à cette idée scénaristique étonnante, presque (il ne faudrait pas oublier qu’actuellement aux Etats-Unis si vous n’avez pas d’assurance maladie on ne vous prend pas en charge dans un hôpital…) surréaliste, qui consiste à décider arbitrairement qui peut être protégé par la police (et donc survivre ou pas !), car elle entraîne bien entendu des situations aussi ubuesques qu’horribles. Ainsi un homme poursuivi par le fameux « tueur au marteau » n’est pas secouru par des patrouilleurs car il n’est en capacité de montrer son carton (il l’a perdu dans sa fuite), pourtant bleu ou une femme, harcelée par son ex-mari qui vient de sortir de l’asile psychiatrique, qui vient d’appeler un major de police à l’aide tout en sachant qu’elle a un carton blême, l’accueille en petite tenue dans l’espoir de le « convaincre » de lui venir en aide…

Bien sûr, Siniac entendait par là, à la sortie de son livre en 1985, pointer du doigt les injustices présentes dans une société française à 2 vitesses. D’autant que cette loi Salvanty aboutit dans le roman à des dérives, certains nantis parvenant à graisser la patte de médecins peu scrupuleux pour faire changer leur carton de couleur…Une visée critique judicieusement mise en valeur dans cette adaptation réussie signée Oppel, qui livre ici une narration parfaitement huilée, et Beuzelin, avec un dessin sombre comme il faut. Un bon thriller, cynique et inquiétant à souhait !

(Rivages/Casterman/Noir – Récit complet)