colonneSouley est assis par terre, dans un village africain, le regard dans le vague, son fusil posé sur sa gauche, le cadavre du capitaine Boulet étendu sur sa droite. C’est alors qu’un esprit lui apparaît. Tous deux se souviennent…Comment le capitaine Boulet et le lieutenant Lemoine, en cette fin d’année 1898, mourant d’ennui à Paris et brûlant d’envie de retourner en Afrique, proposèrent une campagne d’envergure à leurs supérieurs pour asseoir l’hégémonie française dans les colonies face à la concurrence anglaise et allemande, comment ils formèrent, sur place, dans le mensonge et la terreur, une colonne de plus de 300 hommes, tirailleurs et auxiliaires africains, et comment l’expédition progressa ensuite dans la brutalité et le sang, fusillant les récalcitrants, violant les femmes et violentant les autochtones trop peu coopératifs à travers le Tchad…

On en rirait presque (le traitement tragi-comique de Dabitch et le dessin qui tire parfois vers le « gros nez » de Dumontheuil nous y invitent d’ailleurs) des facéties de ce capitaine autant porté sur la débauche que la bataille, des bourdes de ses auxiliaires africains (qui tuent 50 personnes sur un marché parce qu’elles ne veulent pas contribuer à l’effort colonial), de la folie du ministre aux affaires africaines (qui a fait empailler sa maîtresse noire pour la voir tous les jours dans son cabinet de curiosités, au milieu des masques et autres animaux également passés entre les mains de taxidermistes) ou de la vision incroyablement raciste et méprisante que pose une majorité des français de ce tome 1 sur les africains…si tout cela n’était vraiment arrivé ! Car oui, cette colonne a vraiment existé et les faits relatés ici se sont bien déroulés ! Les auteurs ont simplement changé les noms des 2 hommes à sa tête (les militaires s’appelaient en fait Voulet et Chanoine). Du coup, on reste stupéfaits devant les exactions, d’une barbarie et d’un dédain inimaginables !, de ce duo mais aussi de leurs auxiliaires noirs qui tuèrent à tour de bras leurs frères de couleur alors qu’ils étaient des centaines et que leurs supérieurs blancs n’étaient que huit…

Bien sûr ce très bon récit a le mérite de mettre un coup de projecteur sur un épisode méconnu de l’Histoire de France. Mais ce n’est pas cela qui fait sa vraie singularité, son réel intérêt. Car, après tout, d’autres œuvres ont déjà mis en exergue les travers de la colonisation. Non, si ce récit se démarque des autres livres abordant le même thème, c’est par le ton très particulier qu’il adopte. Souvent léger, en complet décalage avec les ignominies qu’il narre (et pour cause puisqu’on perçoit les évènements depuis le point de vue de l’esprit blanc, très représentatif de la pensée dominante de l’époque au sujet des « nègres »), il déstabilise, déconcerte et met même parfois mal à l’aise, en nous proposant de rire de choses horribles, à la façon d’un Roberto Benigni avec « La vie est belle ». Un début de diptyque étonnant donc et malheureusement toujours aussi nécessaire. Il y a seulement quelques années de cela (c’était en 2005), un gouvernement U.M.P. n’a-t-il pas passé une loi mettant en avant le rôle positif de la colonisation ?

(Diptyque – Futuropolis)