voiscomme_gipiUn homme. Il a été interné quand sa fille l’a retrouvé errant nu dans la rue. Il était écrivain mais n’est plus capable que de dessiner : un arbre, toujours le même, imposant mais sec, et une station service. Encore et encore. Comme une obsession. Dans sa tête, tout se mélange : des scènes qui lui reviennent comme des flashs. Il y a ce soldat de la première guerre mondiale que l’on envoie en mission suicide entre les tranchées, dans le no man’s land. Et la voiture de cette femme qui s’arrête, la nuit, à la fameuse station. Et, au milieu, Landi (c’est son nom) qui s’interroge, face à son miroir, au sujet du temps qui passe…

Réel, souvenirs et inconscient qui s’entremêlent, chronologie complètement désordonnée, personnages dont les rapports sont flous : le lecteur se retrouve de prime abord dans la même situation que Landi : totalement perdu. Mais lui n’aura pas besoin de prendre de Bituprozan pour y voir plus clair, le récit de Gipi choisissant de son plein gré cette narration schizophrène et un travail graphique pluriel (des aquarelles magnifiques, des dessins au trait au stylo simples avec ou sans couleurs…) pour mieux rendre compte des perturbations psychiques de son protagoniste (car c’est bien sûr dans les méandres de son cerveau que l’on est plongé ici) avant que les différentes pièces du puzzle narratif ne reprennent graduellement la place qui est la leur et que l’on comprenne le problème de Landi : à force de raconter des histoires et d’être plongé dans la fiction, il en a oublié la réalité et les êtres chers qui en font partie : sa femme et sa petite fille. Mais avait-il vraiment le choix ? Ne lui fallait-il pas d’abord faire ce voyage dans son inconscient et dans le passé de sa famille pour mieux revenir dans le présent et enfin pouvoir vivre ?

Gipi est un auteur rare. Parce qu’il ne sort que peu de livres (le dernier, « Ma vie mal dessinée », a paru en 2009) mais surtout parce qu’il a une façon unique, sensible et poignante, de raconter des histoires. Voilà pourquoi il faut ABSOLUMENT lire « Vois comme ton ombre s’allonge », qui vient nous parler de la complexité (et de la fragilité) du psychisme humain, de l’horreur de la guerre, de l’expérience du temps, de transmission transgénérationnelle des traumatismes mais que l’on peut aussi voir comme une mise en abîme du métier d’écrivain. Un récit marquant, une nouvelle fois !

(Récit complet – Futuropolis)