aucoeur_tenebresLes parutions de la collection Noctambule sont plutôt rares : une poignée chaque année. Car ici on les bichonne les livres, l’édition est soignée et chaque projet est choisi avec attention. Voilà pourquoi la qualité est à chaque fois au rendez-vous ! C’est donc avec grand plaisir que l’on aborde cet « Au cœur des ténèbres », seconde contribution de Miquel et Godart à la collection après le très bon « Le joueur ».

Leur nouvelle œuvre est encore une adaptation, celle du célèbre roman de Joseph Conrad, avec un objectif clairement affiché dans le petit dossier bonus (comprenant des notes, des réflexions, des dessins inédits ainsi qu’une bibliographie) proposé en postface : donner envie de lire le roman. Voilà pourquoi les auteurs sont restés proches de l’œuvre originelle, de son esprit, de son ton mais aussi, et peut-être surtout, de son texte, magnifiquement sombre et torturé, parfois ardu, auquel le travail graphique de Godart rend parfaitement justice avec une noirceur qui prend de plus en plus d’importance à mesure que le récit avance.

Car « Au cœur des ténèbres », comme son titre l’indique, est un véritable cauchemar. Le cauchemar d’un homme, en premier lieu : de Conrad lui-même qui vécut à peu près la même chose que son protagoniste et s’enfonça bel et bien au cœur des ténèbres africaines et qui tenta peut-être d’exorciser cette expérience par l’écriture par la suite. Et à travers lui de son alter-ego fictionnel, Charles Marlow, qui, missionné par une compagnie de commerce, s’embarque pour le Congo en 1890 pour ce qu’il croit être une véritable aventure mais qui va finalement s’avérer être une descente aux enfers. Car à mesure qu’il s’enfonce dans l’obscurité de la jungle pour y rejoindre sa station, le récit s’enfonce lui dans les ténèbres : Marlow découvre graduellement la violence du système que la colonisation a mis en place, l’horreur des sévices que l’on inflige aux esclaves, la barbarie des exécutions sommaires (quelques 10 millions d’africains sont morts au Congo sous l’administration du roi belge Léopold II entre 1885 et 1908 sous prétexte d’ouvrir le pays à la civilisation…) pour pouvoir continuer à piller les ressources de l’Afrique : son ivoire d’abord, son caoutchouc ensuite (et à notre époque ses minerais ou son pétrole…). Ces ténèbres, c’est aussi la noirceur dont l’âme humaine peut se teinter, ce dont Marlow est témoin au terme de son voyage au bout de la nuit après avoir remonté le fleuve Congo sur des centaines de kilomètres.

Une brillante adaptation d’un livre qui n’est pas prêt de vous laisser tranquille une fois sa dernière page tournée mais qu’il faut se coltiner au moins une fois au même titre que le « Voyage au bout de la nuit » de Céline ou le « Si c’était un homme » de Primo Levi.

(Roman graphique – Noctambule)