lapromesseFuturopolis poursuit sa longue tradition (on ne va pas tous les mentionner ici mais comment ne pas citer, une nouvelle fois, le « Voyage au bout de la nuit » de Céline illustré par Tardi) de romans illustres illustrés par de non moins illustres dessinateurs. Après le travail très réussi de Larcenet sur « Journal d’un corps » de Pennac l’an dernier, c’est cette fois Joann Sfar qui s’y colle.

Pour sa première apparition au catalogue Futuropolis, le niçois a choisi de donner sa vision de « La promesse de l’aube » de Romain Gary. Un choix particulièrement logique puisque les 2 hommes ont beaucoup de choses en commun : la ville où ils ont vécu (Nice, où ils ont bien entendu fréquenté les mêmes lieux, comme le tennis club du Parc impérial, théâtre d’une scène très drôle dans le récit), le fait d’avoir été élevé par un seul parent (la mère de Sfar est morte très jeune), les racines juives et même Vilnius (ville où Gary est né et dont la belle-famille de Sfar est aussi originaire).

Ce qui intéresse également Sfar, c’est la relation, très particulière, avec la France de Gary, née de l’amour, mystérieux et fantasmé, de sa mère, russe et qui ne s’y était jamais rendue, pour notre pays ! C’est d’ailleurs ce que l’auteur conte dans ce récit autobiographique : comment, parce que sa mère rêvait pour lui, alors qu’il n’était encore qu’un enfant, d’une destinée hors norme, au moins à la Yehudi Menuhin, quasi-héroïque (elle était persuadée, au début de la guerre, que c’était son destin d’aller assassiner Hitler pour mettre un terme à la guerre…), en France, il a presque vécu sa vie pour elle, pour lui faire plaisir, être à la hauteur des ambitions qu’elle avait pour lui. Et aussi pour rééquilibrer la balance de la justice qui avait trop penché, jusque là, en défaveur de sa mère, à la vie très difficile (le père de Gary les avait abandonnés alors qu’il était tout petit et elle a ensuite connu beaucoup de difficultés financières). Bref, il devait être son « happy end » ! Et comme celui-ci tardait à arriver (Gary n’avait pas les talents artistiques escomptés…), il lui fallait lui mentir pour ne pas la décevoir. On imagine la culpabilité qu’il a pu ressentir face aux différents échecs qu’il a connus. Même si c’est certainement cela qui l’a poussé à se battre et lui a finalement permis de devenir ambassadeur de France et écrivain de renom.

Il raconte aussi, avec beaucoup de style, d’humour et d’autodérision, cet amour plein et entier, démesuré, possessif, dont sa mère l’a toujours entouré et qu’il a essayé de retrouver toute sa vie durant dans les bras de femmes, en vain. Car cette promesse n’a jamais pu être ensuite tenue.

Et Sfar dans tout cela ? Et bien, il est égal à lui-même : dessinant, beaucoup, sous tous les angles, à tous les âges, dans toutes les humeurs, Gary et sa mère, surtout. D’un trait toujours aussi direct et spontané, recherchant davantage l’authenticité, la sincérité que la vraisemblance technique (les proportions des différentes parties du corps sont, par exemple, loin d’être toujours respectées). Difficile de ne pas ressentir dans son travail toute l’admiration et le respect qu’il porte à l’œuvre de Gary qu’il nous permet ici de découvrir (ou redécouvrir) de bien belle façon.

(Roman illustré – Futuropolis/Gallimard)