swans_tobekindA l’heure de la musique dématérialisée et des compilations que l’on écoute sur son MP3 an allant au boulot ou à l’école, qui peut encore sortir des doubles albums longs de 2 heures? Peut-être bien plus que les Swans, dont le leader de toujours, Michael Gira, demande même à l’auditeur de l’écouter d’une traite pour vraiment en saisir toute la teneur ! Rien que ça…Preuve en tout cas que notre homme a encore la foi ! Et du reste, ça s’entend. Ses Swans ont certes perdu de leur âpreté et de leur violence au fil du temps (le groupe existe tout de même depuis 32 ans, avec, c’est vrai, une pause entre 1997 et 2010) mais leur force d’évocation est, elle, intacte. La tension, bien plus subtile désormais, est toujours bien présente sur ce monstre d’album au son (sobre et brut, il est signé John Congleton) parfait.
Il n’y a pas ici de dichotomie calme/fureur entre les 2 galettes comme on peut parfois en trouver sur les albums doubles. Tout est en effet mêlé sur ce « To Be Kind » : les larmes, le sang et la sueur (voilà que je me mets à citer Churchill…) mais aussi les rires (on peut d’ailleurs les entendre sur « Just A Little Boy ») et les petits bonheurs ici ou là. Y compris dans un même morceau ! Que Gira articule souvent en plusieurs mouvements à la façon du classique. Ainsi « She Loves Us » (long de 17 minutes), l’un des meilleurs titres de l’album, ouvre-t-il sur une ambiance orientalisante à la Dead Can Dance avant de faire une embardée bien bruitiste, sorte de noise-rock barré, et de revenir sur les rails pour un passage qu’Unwound (période « challenge For A Civilized Society ») n’aurait pas renié. Ici, comme souvent, le groupe prend le temps de patiemment installer les différents éléments de l’histoire qu’il s’apprête à raconter avant de les faire tourner encore et encore, de les répéter pour en quelque sorte hypnotiser l’auditeur et le faire entrer dans une sorte de transe (le chant parfois mystique de Gira lui donne alors des allures de shaman) qui mène souvent au chaos.
Au petit jeu de quel cd est notre préféré, on répondra sans hésitation le second. Oh il y a bien « Bring The Sun/Toussaint L’Ouverture » sur le disque 1, véritable plat de résistance orchestral avec ses 34 minutes qui naviguent entre rythmique appuyée accompagnant des guitares noise et transe répétitive culminant en climax bruitiste pour conter l’histoire de celui qui mena la première rébellion d’esclaves noirs à la victoire en Haïti mais l’enchaînement « She Loves Us »/ »Kirsten Supine » (avec sa fin bruitiste façon Godspeed You ! Black Emperor après une montée en tension menée par une batterie martiale et des riffs menaçants)/ »Oxygen » (et son folk-noise-rock façon Swans qui devient de plus en plus barré à mesure que le morceau progresse)/ »Nathalie Neal » (porté par le chant habité de Gira, il alterne parties chantées mélodiques et séquences plus furieuses) est tout de même assez extraordinaire. Ambitieux et exigeant : il n’est clairement pas évident de se confronter à cet album (même si on est tout de même bien loin de la no wave sombre et brutale des débuts : la musique des Swans s’est en effet vraiment faite plus accessible depuis sa reformation en 2010) qui demande beaucoup à l’auditeur mais qui a aussi beaucoup à lui donner. Écouter les Swans a toujours été une vraie expérience musicale : intense, différente. On n’écoute pas un album des Swans, on le vit. Quasiment en communion avec le groupe !

(Double album – Yound God Records)