seigneurafghanEn 2010, Pascale Bourgaux est partie en reportage dans un village du nord de l’Afghanistan, chez Mamour Hasan. Un seigneur de guerre ouzbek qui a combattu, avec succès, les russes, puis les talibans, dans sa province, à qui elle rend visite régulièrement depuis 10 ans. Ce récit est en quelque sorte le journal de bord du tournage de ce documentaire.
« Les larmes du seigneur afghan » nous fait en effet découvrir en quoi consiste le travail de grand reporter dans un pays en guerre (le rôle du fixer, les innombrables précautions à prendre si l’on veut éviter de se faire kidnapper, les bakchichs qu’il faut verser pour passer les check points…), comment le reportage se construit, de rencontre en rencontre et grâce, parfois, à des rebondissements inattendus (on pense, par exemple, à la conversation, un jour, avec un cousin taliban de Mamour dans son propre jardin !) et les doutes qui peuvent parfois gagner le journaliste quant au bien-fondé de son travail.
Mais il permet aussi, et peut-être surtout, d’éclairer une situation géopolitique particulièrement complexe à saisir. Car quand elle arrive à Dasht-e-Qaleh, Bourgaux découvre une province qui a complètement changé depuis sa dernière visite 3 ans auparavant : la misère est désormais partout (elle guette même Mamour Hasan, qui vivait il n’y a pas si longtemps dans l’opulence), le seul pont qui mène à Kaboul et qui menace de s’écrouler n’a toujours pas été consolidé malgré les promesses de l’Otan et le village, qui a pourtant toujours résisté, est même sur le point de basculer dans le camp des talibans. Le propre fils de Mamour Hasan avoue d’ailleurs que l’arrivée des barbus fondamentalistes ne serait pas un mal et le nouveau mollah local, lors de ses prêches, appelle ouvertement au Jihad contre les américains et ceux qui collaborent avec eux, y compris les civils…Comment a-t-on pu en arriver là ? Bourgaux avance ici quelques éléments de réponse : la misère omniprésente, la corruption des hauts fonctionnaires afghans qui détournent une bonne partie des aides internationales pour se faire construire de véritables palaces, les bavures des forces de l’Otan souvent niées voire étouffées…
A ranger aux côtés des œuvres de Sacco ou de « Correspondante de guerre » de Nivat et Collignon, « Les larmes du seigneur afghan » est un récit particulièrement intéressant (agréablement mis en images par Thomas Campi, qui plus est) qui donne clairement envie de voir le film dont il montre ici les coulisses. Forcément recommandé !

(Récit complet – Aire libre)