Moi-assassinDenoël Graphic ne sort que peu de livres chaque année. Une poignée. Mais quelle poignée ! « Moi, assassin » vient d’ailleurs une nouvelle fois confirmer cette belle exigence éditoriale.
« Moi, assassin » est le nouveau récit d’Antonio Altarriba. Et pour faire le lien avec son œuvre précédente, l’excellent « L’art de voler », il aurait très bien pu l’appeler « L’art de tuer ». Car le héros est un tueur. Un tueur particulier et original. Un tueur esthète qui voit chacun de ses crimes comme une performance unique et comme une mise en scène artistique. Mais après 34 « œuvres » différentes les unes des autres et malgré toutes les précautions que notre homme prend (il tue toujours à des endroits différents, des personnes d’âge, de sexe ou de profession variés et ne paie jamais par carte bleue là où il passe), le voilà arrêté et placé en garde à vue. Pour un meurtre qu’il n’a pas commis ! Celui de Carlos Alarcon, l’un de ses grands rivaux universitaires…Le professeur Ramirez va devoir la jouer fine s’il veut encore une fois s’en sortir…
Tout comme son héros n’est pas un serial killer lambda, « Moi, assassin » n’est pas un récit de tueur de plus ! Car Enrique Rodriguez Ramirez est un intellectuel qui enseigne les Beaux-Arts à l’université du pays basque (où le scénariste a également enseigné la littérature française et avec laquelle il en profite d’ailleurs pour régler quelques comptes…) et dirige une revue spécialisée dans la cruauté dans l’Art. Et en même temps qu’on le suit dans ses déplacements, ses interventions à des conférences ou ses repérages préparatifs à ses « œuvres », des encadrés récitatifs nous donnent accès à ses réflexions sur l’Art, la vie, la mort et le meurtre. Polar sombre, « Moi, assassin » est donc un peu aussi un essai philosophique sur tous ces thèmes qui nous fait, du coup, croiser des artistes (et leurs œuvres) comme Balthus, Goya, Bacon ou Munch.
Une sorte de polar intellectuel véritablement magnifié par le travail graphique, superbe, de Keko qui propose avec son noir et blanc (tâché ici ou là de tâches de rouge…) aussi élégant qu’effrayant l’écrin parfait pour le récit d’Altarriba. Une nouvelle très belle réussite pour le scénariste espagnole dans un registre, assez politiquement incorrect, pourtant très différent de « L’art de voler ».

(Roman Graphique – Denoël Graphic)