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Et voilà,la onzième édition du festival Sonic Protest, toujours aussi pointue et originale, débute par un petit événement. Si la projection du film de Jem Cohen n’est pas en lui-même une grande actualité, le groupe qui joue live la bande-son, sur le principe du ciné-concert, a de quoi remplir l’amphithéâtre du 104. En effet, la seule présence de Guy Picciotto, guitariste chanteur de Fugazi, absent de la scène depuis sa tournée avec Vic Chesnutt en 2007, a de quoi exciter les spécialistes. Ajouter au line-up Efrim Manuel Menuck et Sophie Trudeau (Godspeed You ! Black Emperor, Thee Silver Mt Zion), ou encore Jim White (Dirty Three), et vous comprendrez, que cette soirée affichait facilement complet.

C’est à Damien Schultz d’ouvrir les festivités. Joli texte de bienvenue, contorsionnisme répétitif, déformation expérimentalo-humoristique. Damien nous emmène, après un démarrage laissant un peu perplexe, et impose un sourire sur le visage des spectateurs. Bonne entrée en matière. Le onzième Sonic Protest commence.

Nous sommes prêts pour rentrer dans l’univers d’Astéroptypie, ce groupe impliquant des jeunes autistes,venant slammer sur une musique millimétrée et puissante. Dès les premiers morceaux, on peut se rendre compte de la force de ce projet. Les textes des jeunes autistes sont d’une sincérité touchante, racontant à tour de rôle leurs quotidiens, leurs angoisses ou leurs colères. Chacun son style, chacun sa personnalité. Une intensité impressionnante s’en dégage, sans filet, brute. Derrière, la musique suit parfaitement l’énergie développée par les textes, entre post-rock aérien, ou rock plus tendu, avec un guitariste particulièrement à l’aise dans cet exercice. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre, je ressors vraiment convaincu, comme le reste de la salle qui semble particulièrement enthousiaste.

Après un long entracte, on revient se poser dans nos fauteuils, pas trop loin de la scène. Au fond trois écrans tapissent le mur. Et à même le sol, assis en cercle, les musiciens, pour lesquels la plus grande partie du public est venu. D’un côté du cercle, Guy Picciotto, assis à côté de son ami batteur Jim White, et à l’opposé du cercle, Efrim, tourné vers l’écran. Au centre, devant son micro, Mira Billotte (White Magic). C’est avec elle que commence, dans le noir, le ciné-concert. Elle entame, a capella, une chanson à consonance irlandaise.
Pourtant, malgré une suite musicale très Godspeed-ienne collant idéalement aux ambiances esthétisantes du film de Jem Cohen, la place du groupe semble rapidement sous exploitée. La majorité du public est venue pour écouter les célèbres musiciens, mais on sent rapidement que la star ce soir reste bien le film de Cohen. Les musiciens passent ainsi de longues séquences sans toucher à leurs instruments, s’effaçant derrière la beauté des images… enfin, c’est, à mon avis, le sens de la démarche. Laisser le film s’exprimer, la poésie occuper l’espace. Mais c’est là que le concept se perd : les images de Jem Cohen sont belles, très belles, mais s’enchaînent sans sens, sans rythme, sans histoire. Pourquoi pas, mais là où Instrument (le film sur Fugazi) garde le cap, We Have An Anchor se perd. La poésie voulue a bien du mal à m’atteindre. Et les belles photographies de ces paysages du Cap Breton américain (thème du film), ne suffisent pas à me captiver (et ce malgré les poèmes de Domanski ou Bishop). Après une bonne moitié de film, Jem Cohen laisse une longue place à des interviews, réduisant une nouvelle fois au silence les musiciens ; les accents particulièrement marqués de certains intervenants n’aidant pas la compréhension, on se retrouve assez vite éjecté du film. Un léger sentiment de gâchis s’immisce tant les trop rares interludes musicaux élèvent de suite les images à un autre niveau. Que cela soit mené par les violons, par la guitare pleine de reverb d’Efrim, par les thèmes de Picciotto ou par le jeu habité de Jim White, chaque plan redonne de la force à cette soirée, mais disparaissent aussi vite qu’ils sont venus. Sentiment de gâchis, encore. Le film, lui, dure, s’étire, ennuie…
Dommage. Le projet ne sera pas à la hauteur des talents présents dans la salle.

Et pour une fois, c’est bien la première partie, et les textes des jeunes autistes qui me resteront dans la tête.