beauteparadeEn 2014, Gang, Lin Mei et les autres (5 chinoises et 2 ivoiriennes, en tout) se sont mis en grève. Car leur patron, un ivoirien, ne les payait plus. Ça n’était pas la première fois qu’il le faisait —quand on n’a pas de papiers et que l’on travaille sans être déclaré, le patron prend souvent des libertés avec les salaires et les délais de paiement…— mais là c’était la goutte d’eau qui venait s’ajouter à tout le reste : au matériel et à la matière première à acheter pour pouvoir travailler dans le salon de beauté, aux produits toxiques que les travailleurs ne manquaient pas d’inhaler (le patron n’avait bien sûr pas jugé utile d’installer un système d’aération…) et, bien entendu, à la précarité de leur situation. Alors Lin Mei appela un syndicaliste de la CGT dont lui avait parlé une amie. Raymond les accompagna dans leur lutte pour dénoncer les agissements des patrons comme le leur, mettre en lumière leurs conditions de travail et aussi, et surtout, obtenir, enfin, des papiers !

Une lutte qui dura 3 mois et que Sylvain Pattieu suivit, d’abord en tant que soutien (l’écrivain avait déjà écrit un livre sur les grévistes de PSA Aulnay en 2013) mais aussi en tant que romancier. D’où, peut-être, le côté hybride de son livre. Qui croise témoignages des acteurs de la lutte (comme Yanping, comptable chinoise licenciée après les privatisations massives en Chine et arrivée en France 9 ans auparavant), paroles des clients qui fréquentent ce salon de Château d’Eau, dans le Xe arrondissement de Paris, informations concernant l’histoire et l’évolution de l’industrie du cheveu (des milliers de tonnes de vrais cheveux sont vendus chaque année !) et de l’onglerie, réflexions sur les politiques d’immigration des pays occidentaux de ces dernières décennies ou petites digressions poético-philosophiques.

Les phrases de Pattieu sont courtes. Les verbes souvent à l’infinitif, sans sujet. Car au delà de la lutte des 7 de Château d’Eau, « Beauté Parade » raconte une histoire plus vaste : l’histoire de ceux qui n’ont habituellement pas droit au chapitre : les laissés pour compte de l’immigration qui sont venus des étoiles pleins les yeux et se retrouvent finalement condamnés à vivre une vie parallèle à la nôtre, cachés, ignorés, souvent méprisés. Forme singulière, appel à poursuivre les luttes sociales, coup de projecteur judicieux sur des vies vouées à rester dans l’ombre, parfois à 10 minutes seulement de chez nous : on a bien aimé « Beauté Parade », entre roman engagé et reportage sociologique.

(Roman – Plein jour)