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Après un réjouissant roman graphique (« Hicksville ») sorti chez l’Association au début des années 2000, Dylan Horrocks avait disparu des écrans radars. A tel point que l’on se demandait ce qui avait bien pu lui arriver. Jusqu’à ce que Casterman n’annonce son retour fin 2014, et ce en grandes pompes, avec, coup sur coup, la sortie de 3 livres en l’espace de quelques mois : une nouveauté, pour commencer, avec « Magic Pen », roman graphique de nouveau très autobiographique, qui nous éclaire d’ailleurs sur ce « trou » temporel de plus de 10 ans (sans en dire trop, on peut tout de même révéler qu’Horrocks a traversé une période très dure : panne d’inspiration, remise en cause de son travail, dépression…) puis ensuite la réédition d’ »Hicksville » (augmentée d’une nouvelle introduction) et enfin la sortie d’un recueil d’histoires courtes (lire ici la chronique de ces 2 derniers livres). Et quand on voit la qualité d’édition des 3 livres (format roman graphique, papier bien épais – du Munken print white 150 g- couverture cartonnée) on comprend pourquoi Horrocks a cette fois choisi Casterman pour son retour. Mais le fait de se retrouver chez le même éditeur qu’Hergé et son « Tintin » a dû jouer aussi…Car l’auteur néo-zélandais ne cache pas l’importance et l’influence qu’Hergé et son œuvre ont pu avoir (et ont toujours) sur lui dans sa jeunesse (quand Horrocks dessine son père dans « Hicksville », celui-ci ressemble d’ailleurs au capitaine Haddock…). C’est l’une des raisons pour lesquelles on aime tant cet auteur : cet amour de la bd qui transpire de ses œuvres, à tel point que le 9ème art fait même partie intégrante de ses histoires. C’est le cas de son nouveau récit « Magic Pen » (qui parle, au travers de la vie d’un dessinateur, Sam Zabel, d’inspiration mais aussi de plaisir de la création et de la puissance de l’imaginaire) mais ça l’était aussi déjà avec « Hicksville », dans lequel ce même personnage (véritable alter-ego fictionnel de l’auteur) était d’ailleurs déjà présent. Alors quand l’occasion s’est présentée de poser quelques questions à l’auteur, vous comprendrez que l’on n’a pas hésité très longtemps… Interview à suivre en français ci-dessous ou, petite nouveauté, en version originale en cliquant ici !

Comment vous sentez-vous après avoir passé plus de 2 semaines en France (NDR : l’interview a été réalisée par mail juste après le retour de Dylan Horrocks chez lui) pour faire la promotion de vos nouveaux livres ? Je suppose qu’il était important de venir après une si longue pause entre « Hicksville » et « Magic Pen ».

J’ai passé 3 semaines, en tout, en France, en commençant par Angoulême. Puis j’ai fait une tournée (NDR : l’auteur avait un programme de dédicaces assez copieux) dans le pays. C’était un voyage incroyable : fascinant et enrichissant. La dernière fois que je suis venu en France, c’était en 2006, pour un festival littéraire qui s’appelle Les Belles étrangères, avec 11 autres écrivains néo-zélandais. Cette fois j’avais 2 nouveaux livres (3 si l’on compte la nouvelle édition d’ « Hicksville » !) et cela rendait le tout assez spécial. C’était trépidant, fatiguant et grisant. Je suis revenu à la maison inspiré, prêt à dessiner une paire de nouvelles histoires.

Comment cela s’est passé à Angoulême ? Est-ce important pour un dessinateur comme vous d’y être ? Comment se déroulait une journée type ? Vous avez tout de même eu le temps de demander à d’autres dessinateurs de vous dédicacer leur livre ?

Angoulême, c’est de la folie. En 4 jours, entre les dédicaces, les interviews et les rencontres, j’ai eu une heure et demie pour moi, pour explorer. Je n’ai donc pas réussi à me faire dédicacer des livres. Celle que je voulais vraiment avoir était de Chantal Montellier, dont le livre paru chez Futuropolis, « Les rêves du fou », m’a beaucoup inspiré quand j’étais adolescent dans les années 80. J’ai manqué la plupart des expositions aussi même si j’ai tout de même réussi à partir en douce pour rapidement visiter les évènements Charlie Hebdo et Moomin. Mais je ne peux pas me plaindre : Casterman m’avait concocté un programme judicieux et j’ai eu beaucoup de plaisir à rencontrer tous ces gens : lecteurs, dessinateurs, journalistes, spécialistes et même musiciens (grâce au concert dessiné).

C’était également étrange de se trouver à Angoulême juste quelques semaines après l’attaque contre Charlie Hebdo. La sécurité renforcée, les hommages et la tristesse… Il y avait un sentiment de solidarité et d’investissement partagé à vouloir résister à la peur et à l’intimidation qui m’ont profondément touché.

Dans votre travail vous mettez souvent en exergue l’importance de « Tintin » dans votre enfance. Pensez-vous que cela influence toujours votre œuvre ? Comment ?

Je pense que la lecture de « Tintin », enfant, m’a appris que la bd pouvait raconter des histoires longues, complexes et ce à plusieurs niveaux de lecture. Et pouvait aussi créer un monde alternatif si riche et complet qu’il en paraissait complètement réel. Du coup, bien sûr, je me suis senti obligé de créer mes propres univers et histoires. Je reviens souvent vers « Tintin » et j’apprends de nouvelles choses grâce à Hergé régulièrement. Il y a une intégrité dans son travail qui me pousse à être honnête et à refuser les compromis. Ce sont des leçons importantes pour tout artiste, je pense.
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A ce sujet, vous devez être fier d’être publié par Casterman, l’éditeur d’Hergé…Avez-vous pris cet aspect en compte quand vous deviez décider qui allait publier vos romans graphiques ?

Ouais, c’est plutôt sympa. Quand j’écrivais « Batgirl » pour DC Comics, beaucoup de gens me disaient : « Cela doit être un rêve qui devient réalité ». Mais pour être honnête, je n’ai jamais été fan du comics de super-héros et donc, pour moi, écrire pour DC était juste un autre boulot. Avoir le même éditeur qu’Hergé ? Ça, c’est un rêve qui devient réalité !

Je viens juste de lire une bd, « Cases blanches », de Runberg et Martin (publiée par Grand Angle). Cela raconte l’histoire d’un dessinateur qui ne parvient pas à dessiner le second tome de sa série d’heroic fantasy à succès parce qu’il ne trouve plus de plaisir à le faire. Cela m’a fait penser à vous ! C’est votre histoire qu’ils racontent là 😉 Vous avez lu ce livre ?

Je ne l’ai pas lu mais maintenant j’en ai vraiment envie ! Cela m’intrigue réellement…

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Dans « Magic Pen » vous faites clairement référence à la période difficile et aux doutes artistiques que vous avez connus après la publication d’ « Hicksville » à L’Association en 2001. Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est vraiment passé ? Avez-vous même pensé à laisser tomber la bd à un moment ?

Eh bien, c’est compliqué. Je décris une partie de tout cela au début de « Magic Pen » effectivement. Je pense que c’était un mélange : le « syndrome du deuxième livre » (après le succès critique surprenant d’ « Hicksville »), la pression d’essayer de gagner ma vie grâce à des bds personnels (parce que ce succès critique ne s’est pas traduit en succès financier !) et mon boulot pour DC Comics (l’ambivalence que je pouvais ressentir à écrire des comics de super héros). Mais peu importe les causes, j’avais perdu toute confiance en mes capacités et je me sentais coincé et déprimé. C’était comme perdre ma voix. En réalité, je continuais à travailler et j’ai produit beaucoup de courtes bds et d’histoires. J’ai même ferraillé avec quelques romans graphiques inachevés. En fin de compte, j’ai commencé à écrire une histoire qui parlait de ce que je traversais et c’est devenu « Magic Pen ». En dessinant les premiers chapitres, je sentais le poids de cette dépression tout doucement s’alléger à mesure que le plaisir de créer quelque chose de personnel qui avait du sens, et qui venait du cœur, s’emparait de moi. Ainsi que la joie de dessiner ! Je n’avais jamais pris autant de plaisir à dessiner auparavant. C’était comme recouvrer le pouvoir de voler. Ce livre a fait de moi un homme nouveau.

Ce qui est paradoxal est le fait que vous « détestiez » (le mot est-il trop fort ou utiliseriez-vous le même ?) votre boulot pour le comics américain et pourtant il vous a aidé à gagner votre vie jusqu’à ce que l’inspiration revienne…

Détestiez est probablement trop fort (même s’il se peut que je l’ai utilisé de temps à autre !). Je me débattais avec ce boulot pour DC. Cela ne me venait pas naturellement, contrairement au reste de mes autres travaux. Mais bien sûr c’était une rentrée d’argent régulière bien appréciable – chose que je n’avais jamais connu avec la bd. Nous avions de jeunes enfants, et le boulot pour DC était plus que bienvenu ! Mais j’en ai payé aussi le prix parce que je pense que passer tant de mon temps et de mon énergie à écrire ces histoires a rendu plus difficile de bosser sur mes propres trucs. J’écrivais des histoires qui ne venaient pas de moi – ou du moins de la partie de moi dont quelque chose comme « Hicksville » ou les récits d’ « At Work » proviennent. Après un moment, j’avais l’impression d’avoir oublié le chemin pour retourner à cet endroit, comme si mon imagination était coincée, en exil,à Gotham City (un endroit plutôt sombre pour un réfugié). Le boulot pour DC était donc à double tranchant. Cela m’a beaucoup appris et cela nous a sortis du trou financier dans lequel nous nous trouvions. Cela m’a aussi permis de travailler avec des gens supers et je suis fier de certains des comics que nous avons réalisés. Mais pendant quelques années, cela m’a quasiment réduit au silence.

Pour Sam Zabel, l’un des personnages de vos romans graphiques, la « solution » a été de relire de vieilles bds et de ressentir du plaisir à cette relecture. Est-ce que cela a été la même chose pour vous ? Quels livres vous ont donné envie de créer de nouveau ?

C’est une bonne question. Pour être honnête, j’ai quasiment arrêté de lire des bds pendant longtemps. Je me suis bien plongé dans quelques trucs mais mes sentiments vis à vis de la bd étaient si mélangés que cela était souvent douloureux de les lire. Et je suis effectivement tombé sur un livre d’Yves Challand et c’était comme tomber de nouveau amoureux. Il avait été une grande inspiration quand j’étais adolescent et redécouvrir son travail m’a vraiment aidé à retrouver mes racines ligne claire, ce qui a eu une influence sur la façon de dessiner « Magic Pen ». Je me suis également trouvé attiré par le travail de dessinateurs qui suivaient clairement une voie très personnelle, ne se préoccupant pas si quiconque comprendrait ce qu’ils étaient en train de faire. J’ai lu tout ce que j’ai trouvé de Chester Brown, de John Porcellino et des auteurs néo-zélandais Timothy Kidd et Barry Linton. Ils m’ont rappelé de dessiner comme si personne n’était en train de regarder.

Il semble que votre agent, Nicolas Grivel, a joué un rôle important également…

Nicolas a été super. Je n’ai jamais eu d’agent auparavant et maintenant je me demande comment j’ai pu m’en passer ! J’ai été hébergé dans l’appartement de Nicolas à Paris et c’est comme un minuscule reliquaire de supers bds provenant du monde entier. Il m’a montré de très jolies bds venant de Chine, de Russie, de Pologne, d’Italie, d’Australie, de Corée du sud…Il est devenu un bon ami…

Ecrivez-vous encore pour le comics américain ou avez-vous arrêté ?

Je n’ai pas écrit pour l’industrie du comics américain mainstream depuis 2004. Mais je suis très investi dans ce que l’on appelait auparavant la scène alternative de là-bas. Et « Magic Pen » est publié par Fantagraphics aux Etats-Unis, l’un de mes éditeurs préférés au monde. Il y a beaucoup de choses incroyables qui se passent dans le monde du comics américain en ce moment mais très peu se passent chez DC ou Marvel.

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Vous vous êtes visiblement beaucoup débattu avec votre façon de dessiner durant cette période difficile. Dans une interview, vous avez même dit que vous étiez, à une période, contrarié par les défauts et les limites de votre dessin. C’est assez dur à croire quand on lit « Magic Pen »…

Merci. Bien sûr, quand je le regarde, je vois beaucoup de défauts et de limites ! Mon dessin est du genre malaisé et inepte et je me suis battu contre ça pendant des années. Mais quand j’ai enfin arrêté de me battre et ai accepté le fait que mon dessin était tout simplement comme ça et qu’il serait toujours comme ça, j’ai commencé à l’apprécier bien davantage, et je pense qu’il s’est amélioré aussi. J’ai appris à travailler avec la façon dont je dessine, plutôt que de la combattre continuellement. C’est beaucoup plus amusant ainsi.

L’un des intérêts d’ « At Work » est de montrer justement comment votre style graphique a évolué (comment il a expérimenté, tâtonné parfois…). Comment en est-il arrivé là où il en est maintenant ?

Chaque histoire était l’occasion d’essayer quelque chose de nouveau et pendant longtemps j’ai eu l’impression de ne pas avoir un style graphique. Je continue d’essayer pleins de choses différentes dans mes carnets et je suis d’ailleurs sur le point de dessiner un court récit au crayon et à l’aquarelle : le résultat sera probablement bien différent de « Magic Pen ». Le dessin est une forme de jeu et jouer n’est pas drôle si tu fais à chaque fois la même chose.

Pour « Magic Pen », vous avez par exemple décidé d’utiliser de la couleur…

Quand j’ai commencé à dessiner « Magic Pen », il était en noir et blanc. Les 2 premiers chapitres ont été publiés comme cela dans « Atlas », une série que je faisais pour Drawn and Quarterly. Mais plus tard j’ai commencé à découper la série pour la mettre en ligne et j’ai alors compris que je pouvais utiliser de la couleur sans avoir à me soucier des coûts d’impression. Aussitôt que j’ai commencé la mise en couleur, j’en suis tombé amoureux. J’aime encore beaucoup la bd en pur noir et blanc aussi mais utiliser de la couleur était comme avoir un jouet tout nouveau.

Qu’avez-vous ressenti quand « Hicksville » a été réédité, 14 ans après sa première publication ? Dans la nouvelle introduction, vous expliquez avoir eu la tentation de corriger les défauts et autres approximations…

Même maintenant, quand je regarde « Hicksville », je dois résister à la tentation de redessiner l’ensemble du livre. Les plus vieux dessins de ce récit datent de 1992 et certaines parties manquent vraiment de clarté. Mais « Hicksville » est un livre très personnel, qui vient du cœur et le redessiner serait malhonnête.

Comment l’idée d’ « At Work » est-elle apparue ? Cela a dû vous faire bizarre de travailler sur ce livre et de devoir vous plonger dans ce que vous aviez réalisé pendant 2 décennies…
Cela faisait des années que je parlais de faire un recueil de mes récits courts avec des éditeurs mais un jour mon éditeur néo-zélandais, Fergus Barrowman, a proposé que nous fassions quelque chose qui pourrait sortir pour faire patienter tout le monde jusqu’à la sortie de « Magic Pen ». Alors nous avons fait « At Work ». C’était assez puissant de retraverser tout cet ancien travail parce que chaque histoire était associé à une période et à un endroit particulier ainsi qu’aux gens qui m’entouraient alors que j’étais en train de les réaliser. Beaucoup d’entre elles sont dédiées à ma femme Terry, ou à d’autres amis et à la famille. J’ai rencontré et suis tombé amoureux de Terry alors que je dessinais la première histoire du livre et la dernière montre nos enfants à l’adolescence. Je pense que c’est probablement celui que je préfère parmi tous les livres que j’ai faits parce qu’il est rempli de gens que j’aime.

Vos romans graphiques sont très autobiographiques et pourtant vous utilisez un alter ego fictionnel (Sam Zabel). Pourquoi avoir fait ce choix ? Est-ce plus simple comme cela ? Cela vous permet-il une plus grande liberté ?

Je ne fais quasiment jamais d’autobiographie directe. Pour moi, écrire à propos de Sam est une façon d’explorer la vie, plutôt que de simplement la décrire. Avec Sam, je peux expérimenter. Il fait des choses que je ne ferais jamais et ses réactions ne sont pas toujours les miennes. Je peux le mettre dans des situations que je n’ai jamais connues et voir ce qui se passe. C’est plus libre et aussi plus intéressant. J’apprends davantage ainsi.

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Parlons de « Magic Pen » : le livre s’ouvre sur 2 citations, l’une de Yeats, un poète, et l’autre de Nina Hartley, une star du porno. Quel était votre but avec ce début surprenant ?

L’une des questions qui traversent « Magic Pen » est la relation entre imagination et responsabilité. Les fantasmes que nous explorons et auxquels nous laissons libre cours peuvent-ils poser problème ? Y a-t-il une dimension morale à nos rêvasseries et aux histoires que nous partageons ? En ouvrant avec Yeats et Hartley, cela me permettait d’entamer une conversation, un débat même, parce que les 2 citations se contredisent et pourtant les 2 disent, il me semble, la vérité. A mesure que l’histoire se déroule, les implications de chacune sont extraites et explorées et je laisse la discussion se poursuivre sans prendre position. Ou du moins là était mon intention. Parce que je n’avais vraiment pas de réponse à ces questions et je voulais voir où la conversation m’emmenait. Parfois les personnages (ou même le narrateur) disent quelque chose –ils prennent parti- tandis que les dessins suggèrent tranquillement une opinion alternative. Les personnages changent d’avis ou ils restent avec des doutes non-clarifiés pendant un certain temps- ce qui permet au lecteur (et à moi !) de laisser ces implications mariner et mijoter. Des personnes pensent que j’émets un point de vue précis avec le livre mais ce n’est pas le cas. C’était une conversation –avec moi-même, mes personnages et l’acte de dessiner et de raconter une histoire. Je suppose que mon espoir est que les lecteurs continueront cette conversation eux-mêmes.
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L’un des personnages de « Magic Pen » a un rôle important : je veux parler d’Alice Brown. Elle est, en quelque sorte, le guide de Sam. C’est grâce à elle qu’il retrouve le chemin de la création et du plaisir de la lecture. Que vouliez-vous exprimer avec elle ?

Alice est l’un de mes personnages préférés. Elle a pris de l’importance à mesure que la narration avançait et certains aspects de sa personnalité, que je n’imaginais pas, sont apparus. En fait, je n’essayais pas d’exprimer quelque chose en particulier (utiliser la bd pour faire passer des messages ne m’intéresse pas) ; au lieu de cela j’explorais et Alice était un compagnon de route idéal. Comme Sam, je suis dans la quarantaine, et quand j’ai commencé à dessiner des bds, le monde était différent. Mais Alice commence tout juste, à un moment où la bd est bien plus variée et où l’internet a tout changé. Alice m’a aidé à explorer des choses comme les fanfictions (NDR : les fanfictions sont des histoires inventées par un fan s’inspirant d’une œuvre existante, reprenant son univers et ses personnages) ou la bd en ligne et comment les fans d’aujourd’hui jouent avec des personnages populaires et des créations et se lancent dans des réalités fictionnelles de façon très active et créative. Alice dessine le porno « Harry Potter/Doctor Who », parle de politiques de genre et de stéréotypes et se jette dans une aventure marrante avec abandon. Elle est aussi obligée d’apprendre quelques trucs en chemin. Alice est le futur de la bd ou du moins elle est l’un des nombreux futurs de la bd.

Vous insérez souvent des extraits d’œuvres de Sam Zabel ou d’autres personnages à l’intérieur de vos propres histoires, comme des mises en abîme. Est-ce une façon pour vous de complexifier la narration, de la varier ? Cela vous permet aussi de rendre hommage à des dessinateurs que vous appréciez, comme Eric Resetar dans « Magic Pen « .

Mon fils se moque de moi parce que je suis toujours « méta » dans mes bds et histoires. La vérité c’est que je ne peux m ‘en empêcher. En quelque sorte, nous faisons tous l’expérience de la vie de cette façon : les histoires que nous lisons, les films que nous voyons, les médias que nous regardons…Nos vies sont tellement entremêlées avec tout cela de façon complexe qu’il paraît impossible de dénouer l’ensemble. Du coup, le côté mise en abîme me semble très naturel. Tout particulièrement quand je dessine une histoire qui parle de notre relation aux histoires.

Votre amour de la bd est omniprésent dans vos histoires (à tel point qu’il est le sujet même de vos romans graphiques). Selon moi, c’est ce qui rend votre travail si original et personnel. Vos prochains livres seront aussi centrés sur la bd ou le sujet sera différent ?

Certains le seront, d’autres non. Il y a un paquet d’histoires que je veux dessiner et certaines parlent de la bd, certaines parlent de fantaisie et de jeux de rôles, et d’autres abordent la politique et l’histoire et le voyage et les cartes et le sexe et l’amour. Mais le prochain parle de quelque chose de différent.

En lisant « At Work » on apprend que Kupe est l’un de vos prénoms. Ce qui nous mène à un personnage important qui porte ce nom dans « Hicksville »…Il doit forcément y avoir une part de vous en lui…

Kupe est mon second prénom, et quand j’étais adolescent, j’ai commencé à l ‘utiliser comme nom de plume. Le Kupe originel, cependant, est une figure légendaire de l’histoire néo-zélandaise : le premier navigateur à découvrir les îles d’Aotearoa (la Nouvelle-Zélande). Cela a donc toujours semblé être un nom très signifiant à porter et cela pourrait être l’une des raisons qui explique mon obsession pour les cartes et l’exploration.

Quand je vous ai vu à Nancy, vous m’avez parlé de certains projets que vous aviez en tête. Il y avait « Atlas » et aussi une collaboration avec Jimmy Beaulieu, le dessinateur canadien. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Quand peut-on s’attendre à les lire ?

En fait, je suis réticent à en dire trop au sujet de mes projets parce que je travaille toujours sur plus d’histoires que je ne peux en finir et toutes ne vont pas jusqu’à l’impression. Mais je promets que vous n’aurez pas à attendre si longtemps pour le prochain livre. La digue a explosé et j’écris et dessine comme un fou !
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Votre passion pour le jeu de rôles est peut-être un peu moins connue… Je crois que vous avez aussi un projet qui tourne autour de ça…

C’est vrai, l’un des trucs sur lesquels je travaille est centré sur les jeux de rôles : les gens qui les créent et ceux qui y jouent. Cela fait 35 ans que je fais du jeu de rôles et je pense que les jeux de rôles sont l’autre grande forme artistique de ma vie. En fait, il y a une histoire qui parle de jeux de rôles dans « At Work ». Elle s’appelle « The Physics Engine ». C’était ma première historie sérieuse parlant de cet univers mais ce ne sera pas la dernière.

Vous semblez lire beaucoup de bd franco-belge. Quels sont vos auteurs favoris et de quelle façon influencent-ils votre travail ?

Il y en a tant ! J’ai grandi en étant obsédé par « Tintin » (et aussi « Astérix et Obélix » et « Lucky Luke » mais « Tintin » était comme la Bible) et j’ai appris très tôt que la France et la Belgique étaient à l’origine d’un nombre incalculable de fantastiques bds, dont peu ont été un jour traduites en anglais. Vivant en Nouvelle-Zélande, il était presque impossible de trouver quelque chose au-delà de « Tintin » ou « Astérix ». A la fin des années 70, mon père (qui a toujours été intéressé par la bd) a ramené un exemplaire de Pilote à la maison (un étudiant le lui avait donné). Par une chance inouïe, c’était le numéro qui contenait « La déviation » de Jean Giraud. Et à peu près à la même époque, le magazine Heavy Metal a fait découvrir le travail de Moebius, Druillet, Montellier et de beaucoup d’autres au monde anglophone. J’ai réussi à trouver une librairie spécialisée en bd en Australie qui importait des livres et je suis rapidement devenu obsédé par le magazine A Suivre, qui m’a fait découvrir Tardi, Comès, Servais, Pratt, etc. J’ai chaque année choisi d’étudier le français à l’école uniquement pour pouvoir lire les bds. Et plus tard, quand j’ai vécu en Angleterre pendant quelques années, j’ai découvert la nouvelle vague – Baudoin, Blutch, Blain et les auteurs de L’Association.

Je crois que pour moi la bd franco-belge a toujours ressemblé à un paradis, rempli de bds complexes, longues, artistiquement ambitieuses, pour les adultes. Les gens y prenaient la bd au sérieux. C’était un tel contraste avec l’état de la bd en Nouvelle-Zélande (et même aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni). Bien sûr, je sais maintenant que la réalité est plus complexe et il n’y a pas d’utopie bd : ce secteur aussi a ses problèmes. Mais à chaque fois que je vais en France ou en Belgique –et particulièrement à Angoulême- ce sentiment remonte en moi. La bd est vraiment une merveille du monde moderne.

Dans l’interview que je mentionnais précédemment, vous dites aussi qu’il ne pourrait pas exister un meilleur moment pour faire de la bd que maintenant. Je suis d’accord avec vous car c’est vrai qu’il semble y avoir une vraie liberté de création en ce moment. Et pourtant certains auteurs, parfois assez connus, rencontrent des difficultés pour gagner leur vie grâce à leur art…

Oui, c’est une période difficile pour beaucoup d’auteurs en ce moment. Mais quand on vient de Nouvelle-Zélande, on est habitué à ça. Beaucoup de mes auteurs préférés n’ont jamais réussi à gagner leur vie grâce à leur art mais ils continuent à dessiner de belles bds année après année. Je suis sûr que s’ils gagnaient suffisamment d’argent, ils pourraient dessiner bien plus. Mais on se débrouille. J’espère que les choses vont aller en s’améliorant mais on arrivera à se débrouiller de toute façon.

C’est visiblement difficile d’être dessinateur en Nouvelle-Zélande…Ce serait probablement plus facile pour vous si vous habitiez en France, non ?

Ca oui on peut le dire : ce serait plus facile. Il n’y a PAS d’industrie de la bd en Nouvelle-Zélande. Rien. Bon, en fait, c’est en train de doucement changer. Ces quelques dernières années, un ou deux éditeurs ont essayé de publier un roman graphique ici ou là. Et très récemment, 3 éditeurs spécialisés dans la bd viennent de voir le jour : Pikitia Press, Earth’s End Publishing et Square Planet Comics. Le nombre de livres qui sort est très réduit et peu de gens gagnent vraiment de l’argent mais cela change très vite. Et l’autre gros changement c’est, bien sûr, internet, qui permet aux dessinateurs néo-zélandais de rencontrer un public partout dans le monde et d’avoir l’opportunité d’être publié internationalement.

Quand j’ai grandi, il semblait que la seule façon pour un dessinateur néo-zélandais de faire carrière était de partir. C’est exactement ce que Colin Wilson a fait : il a aidé à la création d’un magazine de bd néo-zélandaise en 1977 (qui s’appelait « Strips ») puis il est parti pour l’Europe où il a fini par dessiner « La jeunesse de Blueberry » et beaucoup d’autres bd ainsi que des comics. Mon vieil ami Roger Langridge a déménagé en Angleterre et a eu beaucoup de succès dans le comics américain et britannique aussi. Et mes propres bds ont été publiées aux Etats-Unis et en Europe des années avant que n’importe quel éditeur néo-zélandais soit assez courageux pour faire une édition locale.

Mais aujourd’hui nous avons des dessinateurs comme Li Chen et Greg Czaykowski, dont les bd en ligne sont très suivis internationalement et grâce au Crowdfunding, au travers de Patreon et Kickstarter, ils transforment cela en carrière professionnel viable. C’est un monde complètement nouveau et c’est très excitant.

C’est vrai que l’on n’entend pas beaucoup parler de la scène bd néo-zélandaise en France. Quels sont les auteurs néo-zélandais que nous devrions lire ?

J’espère que vous entendrez bientôt davantage parler de la scène néo-zélandaise. Davantage de dessinateurs d’ici trouvent des éditeurs européens, comme Ant Sang, dont le roman graphique « Dharma Punks » sortira en France chez Presque Lune (et chez Conundrum aux Etats-Unis). Il y a d’autres dessinateurs néo-zélandais qui ont été publiés en Europe : Mat Tait, Ben Stenbeck, Karl Wills, Tim Gibson, Timothy Kidd, Tim Bollinger et Tim Danko (je ne sais pas pourquoi tant de dessinateurs s’appellent Tim mais bon c’est comme ça…). Je pense qu’il va y en avoir plus, il y a tant de bon travail qui est fait. Sarah Laing est en train de dessiner un roman graphique sur Katherine Mansfield (qui a grandi en Nouvelle-Zélande et est morte en France), qui a l’air super.

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Si vous voulez en savoir plus sur la scène néo-zélandaise, on a fait un sampler il y a quelques années qui peut être téléchargé gratuitement ici

Et parce que c’est seulement la partie visible de l’iceberg, j’ai crée une page avec d’autres liens ici

Mon ami Adrian Kinnaird a aussi écrit un beau livre grand format sur la bd néo-zélandaise, que vous pouvez trouver ici

Et il y a 2 supers blogs qui parlent de la bd en Nouvelle-Zélande.
L’un animé par Adrian

L’autre animé par Matt Emery de Pikitia Press.