cherpaysOn a beaucoup aimé Les ignorants, Lulu femme nue ou Le chien qui louche mais le Davodeau que l’on préfère est bien celui, engagé et empêcheur de tourner en rond d’Un homme est mort ou de ce nouveau Cher pays de notre enfance ! Un récit, autant le dire tout de suite, à ne manquer sous aucun prétexte ! Bien sûr, ce pavé de 200 pages n’est pas facile d’accès : les phylactères sont nombreux et bavards et les cases ne montrent souvent que des conversations entre Davodeau, son complice pour ce livre (Benoît Collombat) et les personnes qu’ils rencontrent mais il faut vraiment lire ce livre qui en dit long sur la France des années 60 à 80 ! Vous pensiez que seule l’Italie avait vécu des années de plomb ? Eh bien plongez-vous dans ce passionnant Cher pays de notre enfance et vous comprendrez que la France a aussi connu des heures bien sombres…

Que font en fait Davodeau et Collombat dans cet ouvrage ? Ils décident de contre enquêter sur 2 affaires judiciaires –le meurtre du juge Renaud le 3 juillet 1975 et le « suicide » du ministre Robert Boulin le 30 octobre 1979- très, trop !, rapidement classés sans suite par les juges en charge des dossiers ! Et Davodeau dessine en fait ici (et montre, en même temps, la bande dessinée en train de se faire, puisqu’il se met en scène appareil photo ou dictaphone à la main…) toutes leurs rencontres avec les témoins ainsi que les responsables politiques et judiciaires de l’époque, les proches de Boulin et Renaud, des médecins légistes mais aussi leurs diverses recherches menées sur les lieux mêmes des drames, aux domiciles des 2 hommes ou dans les archives parlementaires d’une commission ayant enquêté sur le SAC (Service d’Action Civique) dans les années 80 pour faire émerger de nouvelles preuves ou de nouveaux témoignages éclairant les évènements d’une lumière nouvelle et non-équivoque : l’assassinat pur et simple des 2 hommes par des membres du SAC pour éviter que le RPR et certains de ses membres éminents (dont un homme d’origine corse qui allait plus tard devenir ministre et un « grand » appelé à occuper les plus hautes fonctions de l’état bien des années plus tard) ne soient éclaboussés par les affaires sur lesquels Renaud enquêtait ou les dossiers que Boulin menaçait de divulguer à la presse !

Un récit édifiant et captivant qui va peut-être permettre de rouvrir les enquêtes sur ces 2 affaires (la fille de Robert Boulin, Fabienne, a d’ailleurs appris le 26 juin dernier que sa nouvelle plainte avait cette fois été jugée recevable par le tribunal de Versailles !) et qui montre l’envers du décor politique en France dans les années 60 et 70 : une Vème république complètement gangrénée par la corruption et la violence, où l’on tue des magistrats parce qu’ils menacent des carrières politiques et des ministres parce qu’ils sont un peu trop intègres et zélés, où l’on envoie des gros bras du SAC (encore lui..cette association avait au départ été créée en 1960 par des fidèles du général de Gaulle pour défendre sa pensée et son action mais elle se transformera rapidement en milice privée et parallèle chargée de « verrouiller » le pouvoir gaulliste ou de combattre les idées gauchistes) menacer membres du parti communiste et syndicalistes, et leurs familles (on téléphone aux délégués pour leur dire que l’on sait où leurs enfants vont à l’école et qu’ils devraient être plus prudents quant à leur sécurité…) afin qu’ils ne gênent pas les plans du patronat…Difficile de croire que tout cela s’est passé dans ce cher pays de notre enfance. Et pourtant…Une enquête salutaire et un livre indispensable !

(Récit complet – Futuropolis)