boxeursLes auteurs de bd américains, en tout cas les plus connus chez nous, font souvent preuve d’une ambition narrative assez bluffante. Il suffit de citer le Building Stories (un coffret très grand format réunissant quelque 14 récits différents) de Ware, le Habibi (et ses presque 700 pages) de Thompson ou la fresque de 7 mètres de long de Sacco, évoquant la bataille de la Somme dans son livre accordéon La grande guerre, pour illustrer ces propos. Eh bien la nouvelle œuvre de Yang, dont on avait beaucoup aimé le American Born Chinese, sorti il y a quelque temps déjà, est dans le même esprit.

En effet, Boxeurs et Saints se présente comme un coffret réunissant 2 livres présentant un même événement de deux façons différentes, selon que l’on se place dans un camp ou l’autre. Si l’on décide par exemple de débuter par Boxeurs, on découvre l’histoire de Petit Bao, dernier fils d’une famille de paysans chinois, qui n’attend qu’une chose : l’arrivée, chaque année, du printemps et des représentations théâtrales et d’opéra qui rythment les semaines à partir de cette période de l’année. Une vie simple et souvent rude mais heureuse, cependant bientôt mise en danger par l’arrivée de longs nez chrétiens qui veulent imposer leur foi, et leur loi !, dans le village et les environs, soutenus qu’ils sont par les soldats britanniques qui stationnent dans le pays. A la grande surprise de tous, inspiré par les dieux du théâtre qu’il adule, petit Bao, initié à l’art du kung fu par un maître local, prendra, quelques années plus tard, la tête des Poings de la justice et de la concorde, une armée spontanée de paysans bien décidée à se révolter contre l’envahisseur européen…Si, par contre, on choisit Saints, on découvre les mêmes évènements mais vécues cette fois par Quatrième, une jeune fille ayant décidé de devenir chrétienne, au grand dam de sa famille très traditionnaliste, un peu par hasard, mais surtout pour échapper à son destin.

L’intérêt de l’œuvre (basée sur des faits réels ayant eu lieu à la fin du XIXème siècle) est bien sûr que l’on peut commencer par le livre de son choix. Et cette sorte de yin et yang narratif permet également, et c’est là son objectif principal, à Gene Luen Yang de montrer que l’Histoire est plus complexe qu’il n’y paraît, que rien n’est tout blanc ou tout noir et que sa présence (on parle là des petites gens, hein…) dans un camp plutôt que dans un autre n’est parfois qu’affaire de hasard. Ou de propagande. Qu’elle soit politique ou religieuse. Mais il y a bien entendu bien d’autres choses dans ces quelque 500 pages. Il y est également question d’apprentissage, de foi ou d’instrumentalisation. Un récit original qui est aussi un appel à la tolérance et à l’ouverture d’esprit !

(Récit double – Delcourt)