abime Incroyable histoire que celle de Vers l’abîme. Signé du romancier journaliste Erich Kästner, le récit est censuré à sa parution en 1931 par son éditeur qui fait ainsi de larges coupes dans son texte d’origine et abandonne même son titre pour le plus « convenable » Fabian ou l’histoire d’un moraliste. Cela ne l’empêchera pas pourtant, 2 ans plus tard, d’être accusé de dégénérescence et d’être brûlé dans les autodafés nazis sur la place de l’opéra de Berlin et son auteur de se retrouver sur la liste des écrivains « interdits »…Ce n’est que 82 ans plus tard, et bien après la mort du romancier (qui s’est éteint en 1974), que Vers l’abîme retrouvera son aspect originel, l’éditeur allemand Atrium Verlag ayant décidé, en 2013, de reconstituer l’œuvre telle que Kästner l’avait conçue au départ. C’est cette version que les éditions Anne Carrère sortent aujourd’hui en français!

Et à sa lecture on comprend mieux l’accueil violent qui lui a été réservé ! Car à travers Fabian, son héros cynique et volontiers insolent, Kästner observe ici la société allemande et tend ce miroir grossissant à son pays, en guise d’avertissement (« Messieurs, dit-il, nous sommes tous d’accord sur le fait que l’Allemagne ne peut pas continuer comme ça. Et s’efforcer de pérenniser une situation intolérable par la dictature est un péché qui recevra tôt ou tard sa punition »). Mais ses compatriotes n’ont visiblement pas apprécié ce qu’ils y ont vu. Et ils ont préféré nier et détruire cette charge satirique plutôt que de la regarder en face. Foncer dans le mur plutôt que de relever la tête pour voir vers quoi ils se dirigeaient…

C’est bien sûr ce qui rend ce roman si fort, si marquant : sa volonté d’être un phare qui éclairerait les consciences dans les ténèbres mais dont les faisceaux de lumière ne réussirent jamais à atteindre les gens…Déjà aveuglés qu’ils étaient par la propagande et leur propre égoïsme. Pourtant Vers l’abîme avait de quoi bousculer, déranger et faire réagir. Pouvoir cupide et corrompu, montée inexorable de l’antisémitisme, inconscient collectif belliciste, système économique complètement inadapté et asphyxié par le règlement des réparations de guerre, gens paumés (y compris sentimentalement car gagner de quoi manger et trouver un travail prend le pas sur tout le reste) et ayant perdu tout sens des valeurs : le tableau qu’il peignait de l’Allemagne (et de l’Humanité en général) était particulièrement sombre et désenchanté. Un pays totalement à la dérive, au bord du naufrage (« Et après le naufrage, qu’est-ce qui vient ? La bêtise, je le crains. ») dont les habitants n’ont plus qu’une solution pour oublier qu’ils voyagent sur un bateau ivre : aller au bordel et se réfugier dans l’alcool et l’orgie…

Un récit comme un électrochoc, au style alerte, percutant et provocateur (Kästner manie l’ironie avec brio) et aux images puissantes : « N’étions nous pas comme sous une cloche de verre d’où on pompe l’air, lentement mais sans relâche. Nous commencions à gigoter, ce n’était pas l’exubérance mais le manque d’oxygène ». Un roman définitivement à part !

 

(Roman – Editions Anne Carrère)