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Le tome 4, Le vaccin de la résurrection, paru (en 2005), Eric Liberge pensait bien en avoir fini avec Monsieur Mardi-Gras Descendres. C’était sans compter les squelettes de Sainte-Cécile et son facteur qui ont malgré tout continué à le poursuivre et ont finalement réussi à convaincre l’auteur de donner une suite (un préquelle pour être précis puisque Le Facteur Cratophane -voir notre chronique ici– revient sur la genèse de ce purgatoire) à la série. Un nouveau chapitre qui nous a donné l’occasion de poser quelques questions au créateur d’une des bandes dessinées (une saga fantastique existentialiste entièrement peuplée de squelettes qui essaient tant bien que mal de comprendre cet au-delà aussi terrible qu’inattendu !) les plus originales, inventives et marquantes des années 2000 !

Malgré les autres récits que vous avez ensuite sortis, j’ai l’impression que votre nom reste indissociable de Monsieur Mardi-Gras Descendres. Comment l’expliquer ?

C’est le projet par lequel les lecteurs de BD m’ont connu, et je suis très heureux de constater que, malgré le temps qui passe, je continue d’y être indéfectiblement associé. Cela me montre aussi que Mardi-Gras  »vit » indépendamment de moi, et que son existence, si l’on peut dire, est légitime aux yeux du lecteur. J’aurai beau faire quoi que ce soit d’autre, je serai toujours marqué par cette série, et pour mon plus grand plaisir, car c’est avant tout mon  »chez moi ».

En termes de ventes, cette série est-elle votre plus gros succès ? Savez-vous combien d’exemplaires se sont vendus de chaque tome ?

C’est sans aucun doute avec Mardi-Gras que j’ai vendu le plus d’albums – par contre, cette question ne me préoccupe absolument pas. Je n’ai aucun regard pour les chiffres. Nous sommes entrés depuis 10 ans dans un monde tellement saturé d’images que je ne me soucie plus de savoir où en sont mes ventes. Je m’assure plutôt de pourvoir mon avenir avec de nouveaux projets, et de continuer ce métier aussi longtemps qu’il voudra bien de moi.

J’ai la sensation que cette série vous est particulièrement chère aussi. A tel point que vous dites « c’est mon vrai chez moi » quand vous en parlez, dans la petite note ouvrant Le Facteur Cratophane…

Je ne blague absolument pas quand je dis cela. C’est vraiment le territoire créatif où je me sens le plus à l’aise. J’aime aussi y aller car je sais que j’y suis seul, et qu’il n’y a que moi qui en ai les clés. On m’a souvent posé la question des reprises de séries, lorsqu’un dessinateur décède par exemple. J’ai toujours trouvé cela absurde – le trait change, l’atmosphère, tout est dénaturé ! J’aime donc à penser qu’un personnage  »meurt » avec son créateur lorsque celui-ci tire sa révérence. Ils sont indissociables. Donc ce  »chez moi » dont je parle, c’est l’intimité profonde de ce que j’ai à dire à travers un univers, une histoire, un personnage.

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Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce dernier tome qui vient de paraître. A quel moment avez-vous vraiment senti que vous aviez envie de faire encore un bout de route avec la série ?

Il faut remonter à 2008, ce que je dis en préface de l’album – d’incessantes questions sur le pourquoi du café, conjointes à l’envie secrète de refaire un album au Purgatoire, et l’idée est venue. Je ne me serais pas aventuré à en refaire un si l’idée de base n’avait pas été solide. Et je crois bien que ce n’est pas fini…

Vous avez publié Bienvenue, votre premier véritable album, en 1998, à 33 ans. Pouvez-vous nous parler de votre parcours jusque là ?

J’ai toujours dessiné. Je suis entré dans les fanzines en 1991, pour me faire la main – c’était encore une époque bénie. Il y avait les gros éditeurs que l’on connaît, et le petit monde des indépendants, qui tentait de sortir de l’ombre. J’en faisais partie, et cette phase de rodage BD a duré 5 ans, à tester toutes sortes de récits dans des petits journaux de fans, qui ne prenaient pas de risques éditoriaux. A l’époque, faire un album cartonné était un honneur autant qu’un vrai tour de force. Aujourd’hui, cela n’a presque plus aucune valeur, tant la masse de publications écrase la valeur des choses. Donc pour sortir du fanzinat, j’ai songé à mes petits squelettes et je me suis dit  »pourquoi pas ». De là est né Mardi-Gras DESCENDRES.

On a peine à croire que le tome 1 de Monsieur Mardi Gras-Descendres était votre premier véritable album tant il montre d’ambition et de risques aussi. Car parler de la mort avec des personnages faits d’os ne devait pas vraiment attirer les éditeurs, voire le public…

Je savais que j’allais totalement à contre-courant des modes, qui étaient à l’heroic fantasy ou la science-fiction, mais qu’importe, c’était, de mon point de vue, cela ou rien. J’ai effrayé 19 éditeurs, et le 20ème a dit  »oui ». Bien sûr, les sujets dont je traite sont graves, mais c’est avant tout une parodie de nous-mêmes, qu’il faut prendre telle quelle. C’est la vie ! A mes débuts, il y avait aussi une forte scène gothic-métal en France, en qui mon travail trouvait une résonance, ce qui m’a bien aidé à rassembler un début de lectorat, et voir que Mardi-Gras pouvait avoir un public.

Est-il vrai que vous pensiez au départ éditer Mardi-Gras Descendres à compte d’auteur ? Cela paraît incroyable avec le recul…

Oui, bien sûr ! Mon travail était tellement à contre-courant que j’avais d’abord envisagé cette solution. Et l’époque aussi le permettait. Il y avait moins de titres, et les auto-éditions étaient une démarche artistique assez chic. Mais je me suis vite rendu compte du poids logistique et financier que représentait une telle initiative. J’ai donc cherché par la voie classique, c’est à dire un éditeur qui me permettrait d’en vivre ultérieurement, car c’était mon but.

Au fur et à mesure que vous avanciez dans la série, votre technique et vos choix graphiques ont évolué. Du coup, pour Le Facteur Cratophane, avez-vous hésité quant à la direction graphique à prendre ? Quel était votre objectif concernant le dessin ?

Pour  »Le Facteur », j’ai voulu donner le meilleur des 4 premiers tomes, et on trouve ce style graphique dans les couvertures, et accessoirement les grandes illustrations que je fais en marge des pages BD de Mardi-Gras. J’ai donc traité chaque case de l’album comme j’aurais traité un dessin de couverture. Je voulais aussi que cet album me fasse retourner aux sources de ce qu’a été cette série, retrouver le noir & blanc de mes débuts, augmenté d’une mise en nivaux de gris pour donner le volume.

Puisqu’on parle de votre dessin, dessiner tous ces squelettes, tous ces os, doit prendre un temps fou ! D’autant que votre trait est devenu très précis, encore plus minutieux avec le temps. La lassitude ne vous a jamais guetté ?

La partie la plus fastidieuse dans ce type de dessin, c’est la cage thoracique. Les côtes, c’est un enfer. Et dans les scènes de bagarre, il faut vraiment tenir le fil et savoir où l’on va – donc oui, il peut y avoir lassitude, mais ne jamais la sacrifier au bâclage. Donc je prends le temps qu’il faut pour abattre tout ce boulot – à chaque jour suffit sa tâche. Et petit à petit on y arrive, et un jour l’album est terminé.

Mais bon vous avez l’habitude car apparemment vous dessinez des squelettes depuis tout petit…

Si l’habitude me guettait, ce serait le moment d’arrêter – disons que j’ai une certaine pratique, mais chaque personnage, chaque situation est différente.

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Dans l’interview de Dylan Horrocks que nous avons faite il y a quelques mois, l’auteur néo-zélandais nous confiait les doutes qu’il pouvait avoir au sujet de son dessin, voire ses complexes face à d’autres dessinateurs. De votre côté, quelle relation avez-vous avec votre dessin ? Comment voyez-vous votre dessin actuel ? Pensez-vous être parvenu à vous rapprocher de ce vers quoi vous tendez, graphiquement parlant ?

Je ne suis jamais satisfait de ce que je fais, comme tout le reste des dessinateurs, d’ailleurs. Idem, la satisfaction avérée sur son propre travail est un signe qu’il faut arrêter ! Je dirais que je m’approche de ce que j’ai en tête, mais à chaque fois, le rendu papier est différent, inférieur. C’est comme cela. J’aimerais jeter mes visions telles quelles dans les cases, mais là, vous auriez tous peur, je vous garantis. Donc finalement, c’est très bien ainsi…

Dans cette série on sent clairement chez vous un intérêt, un désir de spiritualité (peut-on dire foi ?) mais en même temps du recul, un côté très critique vis-à-vis de ceux qui disent vouloir transmettre cette spiritualité, cette foi…

On le voit tous les jours : le fanatisme, qui gangrène la pensée. L’obscurantisme, qui profite du moindre interstice, de la moindre faille dans les systèmes sociétaux pour s’imposer, proliférer et gommer le jugement des gens. C’est un de mes sujets majeurs. En termes de spiritualité, j’ai moi-même une quête et certaines convictions, mais elles ne regardent personne. Cela doit rester intime, déjà par simple pudeur. Je sais que je ne sais rien sur rien, et bien heureux, ou bien dangereux est celui qui prétend savoir pour les autres. Donc, oui, je reste toujours très critique sur ce que l’on me raconte au niveau spirituel.

Ce sont tous vos doutes, toutes vos interrogations existentielles qui prennent en quelque sorte forme avec ce récit !

J’y mets beaucoup de moi-même, certes, mais toujours avec une certaine distance qui dit  » et si ce n’était pas vrai ? » – ou l’inverse. Donc je laisse tout le temps la porte ouverte, ce qui renvoie aussi au paradoxe continuel et infini de notre existence terrestre.

Monsieur Mardi-Gras Descendres est également très sombre et critique vis-à-vis de l’Homme qui retombe dans ses travers même après la mort…

Pour la même raison ! Nul, à notre pauvre échelle humaine, ne peut prétendre savoir tout sur tout, ni certifier que telle croyance est plus dans le vrai qu’une autre. Ceux qui prétendent cela sont des pignoufs, au même titre que ceux qui gobent leurs paroles. Ces états de faits hélas très actuels, de la bêtise ambiante au sujet des religions, me navre. Ce sont les gourous, les prédicateurs, les faux prophètes qui ont aujourd’hui pignon sur rue, qui me révoltent, parce qu’ils font tuer en masse des autres qu’eux-mêmes. Alors dans Mardi-Gras, j’essaie de retranscrire cette indécrottable bêtise, cette fois dans l’au-delà.

On pourrait voir la Salamandre comme une métaphore de la Création qui sort du cerveau du dessinateur et lui échappe en allant dans des directions imprévues…J’ai notamment pensé à cela en lisant que vous n’aimez pas écrire l’ensemble d’un scénario avant de dessiner pour avoir la liberté de changer de direction si vous le désirez…

Oui, je veux rester libre de bonifier à tout moment ce qui mérite de l’être, tout en tenant toujours ma corde, mon propos très fermement. Mon cap, pour ainsi dire. Hors Mardi-Gras, il m’est arrivé de travailler avec des scénaristes qui étaient très rigides à ce sujet, d’autres plus souples, et encore d’autres qui ne savaient pas où ils allaient. On trouve donc de tout dans ces collaborations, qui nous aident finalement à mieux travailler pour nous-mêmes.

Quel est le personnage de la série dont vous vous sentez le plus proche ? Pour quelles raisons ?

Je crois bien que c’est le facteur. Je serais tout à fait capable de faire son travail. C’est pour cela que j’imagine aussi parfaitement les problèmes qu’il provoque, et les états d’âme qu’il rencontre !

Pourriez-vous nous parler du côté très ambivalent de ce personnage ? La Salamandre, synonyme de répression et de contrôle à Sainte-Cécile, est une émanation de sa conscience et pourtant il est en quête de rédemption : il veut réparer ce qu’il a fait, changer ce monde chaotique et terrible qu’il a créé…

La clé, pour comprendre ce personnage, et tout l’univers de Mardi-Gras, c’est que notre pensée est créatrice, quelque part, ailleurs, de ce qu’elle engendre. On invente une prison, et cette prison se met à exister dans un plan de conscience voisin du nôtre. Le facteur, c’est nous. Alors, bien sûr, la rédemption vient s’ajouter à l’histoire pour créer une aventure. Mais pour résumer, je dirais  »Gare à tes pensées, elles peuvent prendre forme ! »

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Comment vous est venue l’idée des grains de café, psychotropes pour les damnés du Réfrigérium ?

En cherchant ce qui pouvait tous nous relier, en terme de source de réconfort, lorsqu’on est loin de chez soi, en danger, dans le froid, etc… Et j’ai naturellement pensé au café, qui illustre bien ce souvenir de la Terre, des sens perdus. Je m’excuse auprès des buveurs de thé.

J’ai lu que vous ne lisez quasiment jamais de bandes dessinées. Est-ce vrai ?

C’est vrai – j’ai gardé peu d’albums à la maison, mes fondamentaux en somme. La BD que je lisais adolescent : les auteurs Métal Hurlant des années 70, tout mon terreau d’inspiration. Je pioche aujourd’hui mes sujets ailleurs. Pour faire de la BD, il faut que j’en sorte – c’est aussi simple que cela. Alors, cette vision des choses paraît totalement iconoclaste aux purs lecteurs BD. Si je lis, c’est en littérature et en biographies, qui m’intéressent beaucoup. Et la littérature permet de fuir les sales tournures que prennent les choses aujourd’hui.

Pensez-vous que le purgatoire de Sainte-Cécile s’est définitivement refermé avec Le Facteur Cratophane ?

Non, comme je le disais plus haut. J’ai une idée, assez folle pour me faire rêvasser à un autre gros album – car si j’en refais un, ce ne sera pas mois de 150 pages, comme Le Facteur. C’est mon gabarit minimum, désormais. J’espère juste que Dupuis me suivra. Il est un peu tôt pour en parler. Le facteur vient juste de sortir…

Pouvez-vous nous parler des projets sur lesquels vous travaillez actuellement ?

Je retravaille avec Arnaud Delalande pour 2 albums sur la jeunesse de Staline, et on s’amuse bien ! Je termine un autre projet chez Glénat – un tome pour la série  »L’Art du crime », et enfin un retour chez Futuropolis pour un projet assez particulier qui se signe actuellement.