ailebriseeDans la très intéressante postface de L’aile brisée, Altarriba explique qu’après l’excitation de la parution de L’art de voler (en 2011), roman graphique dans lequel il racontait la vie de son père qui avait passé le plus clair de son temps à se battre contre les injustices, et notamment contre la dictature franquiste dans son pays, il a ressenti un sentiment étrange, proche de la culpabilité. Certes, il avait rendu justice au courage et aux idéaux de cette figure paternelle héroïque mais n’était-ce pas au détriment de sa mère, restée dans l’ombre, presque oubliée, dans le récit. C’est ce qui a stimulé l’écriture de L’aile brisée, dans lequel, vous l’avez deviné, il raconte cette fois la vie de sa mère.

Une vie certes moins spectaculaire et plus discrète (à l’image de sa personnalité) que celle de son père mais une vie bien remplie également. Et qui en dit tout aussi long sur le XXe siècle espagnol, ici relu, cette fois, d’un point de vue féminin, celui de sa mère. Et cela change tout ! Car en ce temps-là, dans cette Espagne très machiste (mais dans beaucoup d’autres pays aussi), la femme n’est bonne qu’à élever les enfants et à s’occuper de la maison. Et elle doit bien sur obéissance à son mari. C’est d’ailleurs ce que leur dit le prêtre quand il les marie…Ce qui explique le nombre hallucinant de femmes battues ou violées. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à Petra, la mère de l’auteur, agressée par le copain de son beau-frère, sans, bien sûr, qu’il soit inquiété. L’une des nombreuses épreuves qu’elle a eu à surmonter dans sa vie qui ne commença pas sous les meilleurs auspices d’ailleurs : sa mère mourut en la mettant au monde et son père, fou de colère, voulut la tuer, l’accusant d’être la cause de la mort de celle qu’il aimait…Ce qui ne l’empêcha pas de prendre soin de lui jusqu’à sa mort…A force de travail et grâce à sa foi (elle était très croyante), cette mère courage parvint même à devenir gouvernante dans une très bonne maison, celle du général Sanchez Gonzalez, opposant au régime de Franco qui organisait régulièrement des réunions chez lui pour que la monarchie des Bourbon chasse la dictature franquiste d’Espagne. Ce qui lui permit d’être, sans le vouloir, un témoin privilégié de l’Histoire en train de se faire.

Tout aussi talentueusement narré que L’art de voler et toujours aussi bien dessiné par Kim (un noir et blanc rehaussé de gris au trait très expressif), L’aile brisée rend un bel hommage à cette mère discrète (personne n’a jamais su, par exemple, qu’elle était handicapée du bras gauche) par nécessité ainsi qu’à toutes ces femmes qui n’avaient pas droit au chapitre et dont les faits et gestes ne méritaient pas d‘être rapportés. Il propose également une plongée édifiante dans l’Espagne traditionnaliste (et très catholique) du XXe siècle et son histoire, revenant notamment sur les années de plomb de la dictature de Franco et la répression mise en place pour éliminer ses opposants, y compris dans son propre camp. Pas de doute, avec L’art de voler le récit forme vraiment un diptyque indispensable !

 

(Roman graphique – Denoël Graphic)