ovousDepuis l’attentat contre Charlie Hebdo, Luz n’est plus le même homme. Et il ne pourra plus être le même dessinateur. Il a d’ailleurs failli ne plus dessiner. Et puis il s’y est remis. Avec Catharsis (déjà paru chez Futuropolis), le bien nommé. Histoire de tout sortir, de tout mettre sur papier, d’extérioriser la tristesse, la peur et aussi de repousser la folie (Luz ne doit sa survie qu’au fait d’être arrivé en retard à la réunion de bouclage le jour du massacre…) qui guettait. Ne se sentant pas encore prêt à proposer un travail « détaché de tout contexte tragique », il a voulu adapter O vous, frères humains d’Albert Cohen, qu’il avait eu envie de relire après la tragédie. Un choix on ne peut plus cohérent tant le livre du romancier est l’un des témoignages les plus marquants contre l’antisémitisme. Un véritable cri contre l’intolérance. Cohen y raconte comment le jour de ses 10 ans il a rencontré, violemment, pour la première fois, la haine, la méchanceté, en la personne d’un camelot entouré d’une foule de curieux dans un quartier de Marseille. Un camelot qui lui balança, en réponse aux pièces que ce petit garçon lui tendait pour acheter une bouteille de détachant pour sa mère, les pires atrocités que l’on puisse imaginer. Des « sale juif », des « petit youtre », des « sale race » ou encore « c’est pas ton pays ici, tu as rien à faire chez nous ».

Luz a décidé d’adapter très fidèlement ce roman mais en ne gardant qu’une partie du texte : la longue tirade haineuse du camelot ainsi que les 3 derniers chapitres qui évoquent les camps de la mort. Avec une idée précise en tête : faire observer cette scène du marché et la tempête dévastatrice qui emporte ensuite le petit garçon de 10 ans par l’Albert Cohen âgé de 77 ans qui travaille à la parution de son roman. Et qui constate, impuissant, que 67 ans après les choses n’ont pas véritablement changé. En grande partie muet donc le récit de Luz est d’une liberté totale. Aucune case ne vient entraver sa relecture du combat du garçon avec ces mots qui lui ont été balancés au visage tels des flèches empoisonnées. Grâce à de très belles trouvailles graphiques (les mots qui pourchassent le petit Albert dans les rues, le linge pendant aux balcons qui devient les bouches des badauds riant de la tirade du camelot, son corps qui est petit à petit absorbé par le mur qu’il rase tant il voudrait alors disparaître de la surface de la Terre), l’auteur nous donne à voir sa détresse, nous fait partager son malaise, sa tristesse, sa souffrance, mieux, nous fait devenir le petit Albert l’espace du livre.

Une adaptation forte et originale qui donne envie de découvrir ou redécouvrir le texte d’origine et son message humaniste qui reste malheureusement toujours autant d’actualité : « O vous frères humains, vous qui pour si peu de temps remuez, ayez pitié en vos frères en la mort et sans plus prétendre les aimer du dérisoire amour du prochain, bornez-vous, sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort ».

 

(Récit complet – Futuropolis)