uneameFin 2000, Caroline Lamarche, écrivaine et visiteuse de prison, rencontre, par hasard, Eric Lammers dans la salle de visite de la prison d’Andenne. L’homme est ce que l’on appelle un « longue peine » : figure du grand banditisme belge, il a été condamné à perpétuité pour un double meurtre. A ce moment-là, il a déjà passé 15 ans au « gnouf », comme il le dit. Et il est devenu un autre homme, passionné de lecture (il lit 4 à 5 livres par semaine) et d’écriture. Il a une idée en tête : prouver, en écrivant un bon roman et en se faisant éditer, qu’il n’est plus « la bête » (surnom qu’on lui a donné dans les médias) et qu’il est capable d’être aussi autre chose qu’un criminel. Mais pour cela, il a besoin d’aide. Il profite donc de la présence de Caroline Lamarche ce jour-là pour lui demander de l’accompagner dans son projet. Elle accepte. Commence alors une longue correspondance (l’ensemble atteindra le million de signes) entre elle et lui. Lammers envoie chaque semaine ce qu’il écrit à Caroline accompagné de quelques commentaires sur l’histoire, son style ou son quotidien dans la prison et chaque dimanche, pendant presque 2 ans, Lamarche passe 3 heures à analyser ce qu’il a produit et à lui donner des conseils et des pistes pour améliorer le tout en guise de réponse. C’est cette correspondance, ou plutôt la moitié, puisqu’on ne lit ici que les lettres de Lammers, que Les Impressions Nouvelles éditent aujourd’hui.

Une correspondance qui n’avait pas du tout, à l’origine, été pensée pour être publiée. Et c’est ce qui en fait tout l’intérêt. Car Lammers y est bien sûr très naturel, sincère, vrai. Il s’y livre aussi beaucoup, cette correspondance étant, avec les visites de son père, l’un des rares liens qu’il a avec l’extérieur et le monde réel. Il y parle beaucoup d’écriture, forcément, et de style (« il reste cette partie concernant la structuration du récit, le découpage et aussi quoi supprimer. Ceci terminé, tu auras fabriqué un écrivain. Je pourrai continuer sur ma lancée en te regardant briller d’un peu moins bas »), de littérature (il commente ses lectures et les livres que Lamarche lui envoie : d’Hemingway et de Faulkner qu’il aime beaucoup mais aussi de Poe, de Zola ou de Marc Lévy), de suicide, de meurtre et de son quotidien en taule. De tout et de rien en fait.

Mais ces lettres qui s’accumulent finissent, petit à petit, par former un tout cohérent et même à raconter une histoire. Celle d’une complicité tout d’abord, entre Lammers et Lamarche. Car si l’on n’a ici que les lettres du premier nommé, on devine les liens qui se créent progressivement entre les 2 correspondants, la proximité, le jeu de séduction aussi. Et celle, également, d’un homme bien plus complexe que ce à quoi on voudrait bien le réduire. Un homme qui a réorganisé sa vie, autour de la lecture et de l’écriture et qui s‘est fixé un objectif pour tenir dans cet enfer qu’est la prison : montrer les prisonniers autrement : « J’essaie de montrer le ridicule tragique de cette institution que tout le monde critique mais que personne ne remet en cause, la prison. Je veux montrer que les gens qui y vivent sont les mêmes que tout le monde dehors, qu’ils éprouvent des émotions, que la souffrance ne vient que par bouffées et qu’elle s’entrecoupe de fous rires politiquement très incorrects ».

Un témoignage précieux car il vient de l’intérieur et souvent édifiant sur la prison : son fonctionnement, les relations matons/prisonniers, la politique carcérale en France et en Belgique ou la souffrance et la haine qu’elle fabrique. Très bien écrit (il y a de vraies belles phrases, sur le manque ou le meurtre, par exemple) et plein d’humour (parfois très noir) : « L’enfer, pas une minute à moi, franchement je me demande comment font ceux qui n’ont pas la chance de vivre au gnouf ! ». Très recommandé !

 

(Lettres – Les Impressions Nouvelles)