grandestAlors qu’il emmène son fils de 7 ans en week-end en Alsace, Denis Robert traverse la Lorraine et passe par des endroits chers à son enfance. Des endroits qu’il ne reconnaît plus 30 ou 40 ans après : le café où l’on se réunissait entre copains est fermé, les énormes usines sidérurgiques ont été transformées en musées et la maternité où il est né n’existe plus…Désormais, en Moselle, 50% des moins de 25 ans sont au chômage, la consommation d’alcool se banalise de plus en plus et le vote FN descend rarement en dessous des 30%. Un comble pour une région qui compte beaucoup de descendants d’immigrants italiens ou polonais venus trouver du travail dans les mines de charbon ou les cokeries ! En voyant son fils dans son rétroviseur, Denis Robert essaie de comprendre ce qui a bien pu se passer pour qu’on en arrive là et quel monde on va laisser à Woody et aux enfants de son âge…

Denis Robert a traversé une crise créatrice : il a eu une panne d’inspiration et ne pouvait plus aligner 3 phrases qui avaient de l’intérêt. Cela a duré un peu plus de 2 ans. Mais heureusement pour lui, et pour nous !, c’est revenu, comme par enchantement, au cours d’un stage de la sécurité routière pour récupérer des points. Cela a abouti à un roman, Vue imprenable sur la folie du monde, dont Grand Est est l’adaptation en bande dessinée. Et autant le dire tout de suite, l’auteur est ici au sommet de son art, toujours aussi combatif et critique !

Dans ce roman graphique très autobiographique, l’auteur parle en fait de beaucoup de choses : de sa famille, de sa carrière, de sa panne d’inspiration et de la Lorraine, région à laquelle il est très attaché. Il en brosse d’ailleurs, en revenant par petites touches, ici ou là, sur son histoire économique, sociale ou démographique, un portrait juste et touchant. Un coin qui offre donc, selon lui, « un point de vue imprenable sur la folie du monde » : les riches banques du Luxembourg et leurs transactions opaques ne sont en effet qu’à quelques kilomètres des usines sidérurgiques laissées à l’abandon et des mines de charbon fermées, nombreuses dans la région, qui témoignent de la violence des crises sociales récentes dues à l’évolution du « marché » mais aussi de l’impuissance des politiques (de Mitterrand à Hollande, en passant par Sarkozy, tous sont venus promettre qu’il n’y aurait plus de licenciements et de fermetures…). 2 mondes que tout oppose et qui vivent pourtant côte à côte, séparés par un fossé invisible de plus en plus profond, les biens s’accumulant d’un côté, la pauvreté de l’autre. Sans que l’on trouve grand chose à y redire ou à faire.

Comme dans l ‘excellent L’affaire des affaires, mais dans un registre différent, plus intimiste et davantage ancré dans le quotidien des gens, Denis Robert dresse ici un état des lieux sombre et très critique du monde tel qu’il va. Sa charge contre la finance et les banquiers d’affaires, accusés de dilapider les biens collectifs et dont le système (auquel on n’a toujours pas imposé de règles ou fixé de limites) peut s’effondrer à tout moment et emporter avec lui des entreprises et même des pays entiers, est aussi virulente que nécessaire. Un récit en forme de road movie dans l’est de la France vraiment indispensable, dessiné avec beaucoup de spontanéité par Biancarelli qui a ici privilégié (un choix judicieux) un trait sur le vif, façon reportage, à la précision technique.

 

(Récit complet – Dargaud)